Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Articles récents

La vie rurale en Rouergue - isolement et instruction au XIX siècle

18 Décembre 2016 , Rédigé par l'oustal de saint juéry Publié dans #HISTOIRE EN AVEYRON

 A la foire

 

La tonalité générale de la vie rurale au siècle dernier paraît celle d'un isolement accentué et du repliement sur soi dans les villages et les hameaux. On se visite beaucoup entre membres de la même famille ou entre voisins, mais ces échanges se tiennent dans les limites du village ou de la paroisse. La population rurale apparaît stable à travers tous les documents de l'époque. Les recensements successifs montrent que nos paysans naissaient, vivaient et mouraient sur place; le mariage lui-même n'implique jamais un long déplacement car les unions se nouent dans un cercle coutumier assez étroit.

 

D'ailleurs comment faire autrement? Les chemins demeurent mauvais pendant toute notre période. Curieusement, ils empruntent de préférence un tracé de vallée dans un pays de relief coupé. Les déplacements de quelque importance effraient encore ces ruraux isolés; une foule d'obstacles envahit l'imagination des moins hardis à l'idée de se rendre à une foire éloignée ou à quelque pèlerinage menaces des orages ou de la froidure, peur des détrousseurs, angoisse de rencontrer quelque esprit mauvais. On craint particulièrement les déplacements de nuit. C'est la hantise des épouses qui recommandent toujours au maître de maison partant à la foire de conclure rapidement ses affaires, de ne pas traîner dans les auberges et de rentrer avant la nuit. De même toute jeune fille qu'on rencontrerait dehors après « souricou », c'est-à-dire après le coucher du soleil, serait aussitôt calomniée par le voisinage... Toutes ces peurs confuses résultent de l'isolement.

 

Celui-ci s'aggrave pendant les longs hivers du siècle passé, plus rigoureux que les nôtres de l'avis de tous les vieillards qui les ont vécus. Toutes les régions du département en souffrent. Dans la Montagne, sur l'Aubrac, dans le Carladez, la Viadène, tout déplacement devient impossible. Les congères obstruent les chemins et les perdus dans la neige meurent vite, aveuglés et asphyxiés dans la tourmente. Mais le froid paralyse aussi les autres régions. Les chemins envahis d'eau qui se prend en glace deviennent d'impraticables patinoires. La neige recouvre routes et chemins, Si bien que les villageois du Ségala ou du Lévezou demeurent isolés dans leurs hameaux parfois durant deux semaines.


Dans cette atmosphère de crainte confuse, la peur des bêtes fauves n'est pas la moindre. Toute la partie orientale du département frémit à la narration des exploits terribles de la Bête du Gévaudan. En Aveyron même, les loups subsistent pendant toute la première moitié du siècle, n'attaquant l'homme que rarement, mais décimant les troupeaux de temps à autre. En vingt ans, avant 1840, on en détruisit plus de seize-cents. D'ailleurs, des individus malhonnêtes et rusés réussissaient à tirer profit de la crainte des femmes et des isolés. Ces « louve-tiers » prétendaient commander aux loups et les diriger à leur gré sur tel troupeau des alentours. On leur donnait alors des oeufs, du blé, du lard, des volailles, en les suppliant d'écarter la horde des carnivores!

  Capture801

L'ignorance des paysans ajoutait à leur isolement car seules les informations transmises de bouche à oreille pénétraient dans les campagnes. Fort heureusement l'instruction fera quelques progrès sensibles après 1880, mais quand éclata la Grande Guerre maint parent ne savait pas encore lire les lettres du front. Quelques années plus tôt vers 1880, les échanges épistolaires étaient réduits au minimum. Seuls les plus hardis se décidaient à écrire à leur fiancée quand ils accomplissaient leur service militaire.

 

On pourrait conclure à lire ces missives Si succinctes et à l'écriture Si maladroite à une indigence de sentiments. En fait il n'y avait qu'indigence d'instruction élémentaire.

 

Voici un de ces billets, d'un jeune Rouergat stationné à Béziers vers 1890 : on ne peut être plus laconique!

 

« Adieu, Marie.

 

Le vin se vend deux sous la pauque.

 

« Adieu, Marie.

 

Capture901

 

Considérées à un niveau plus général les lacunes de l'instruction ne sont pas moins frappantes. Avant 1850, un tiers seulement des parrains et marraines ont signé de leur nom les registres de baptême. A la fin du siècle encore un quart ou un tiers des conscrits, selon les cantons, ne savent ni lire ni écrire.

 

Isolé, peu instruit, pauvre, le Rouergat n'a guère modifié le cadre de son existence au XIXe siècle. Villages et maisons gardent un aspect archaïque qui paraît immuable.

 

Autrefois la vie de chacun s'organisait dans le cadre d'une communauté rurale, généralement une paroisse.

 

Il a fallu une génération entière pour que s'imposent les nouveaux cadres municipaux, cantonaux, départementaux. D'ailleurs, la dissidence du clergé rouergat pendant toute cette période faisait hésiter les paysans. Il y eut d'abord les Réfractaires, dont certains furent Si estimés de leurs contemporains qu'ils y gagnèrent une réputation de sainteté. Mais la résistance la plus curieuse fut celle des prêtres qui n'acceptèrent pas les transactions du concordat de 1801. Ils entrèrent dans la clandestinité officiant dans l'illégalité, cachés aux regards par quelque haie, d'où le nom de « Bartassiers » qu'on leur donna. Les derniers ne disparurent qu'en 1850 dans l'arrondissement d'Espalion, qui était le moins pénétrable.

 

 

Cependant, parmi les paysans des ambitions municipales se manifestèrent assez Vite et peu à peu se créèrent de petites dynasties de conseillers ou de maires qui régentaient les communes de génération en génération. On trouva même un terme curieux pour désigner la campagne électorale avec ses visites et ses promesses aux électeurs. «Ana cabala 1 » aller faire sa tournée électorale devint une nécessité pour tout candidat au conseil municipal.

 

Le cadre municipal accepté, le village ou le hameau conservaient leur place dans l'existence quotidienne. Le chef-lieu de la commune avait été installé dans le bourg le plus important, malgré quelques tiraillements. Pour satisfaire les villages délaissés, on créa des « sections de commune » qui correspondaient souvent aux anciennes paroisses. Chacun y trouva son compte et un nouvel équilibre administratif régna alors sur les campagnes rouergates. Mais, la lenteur, l'incapacité, la faiblesse des moyens financiers paralysaient les rares affaires en cours. Il fallut attendre la fin du siècle et l'avènement des secrétaires de mairie instituteurs pour que l'efficacité entre enfin dans les moeurs. Une nouvelle difficulté surgit alors : la querelle entre le curé et l'instituteur, entre les « Rouges » et les « Blancs ». Mais ceci est une autre histoire!

 

Extrait de " La vie quotidienne en Rouergue avant 1914" de Roger BETEILLE (Edition Hachette Littérature)

 

Lire la suite