Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Histoire et visite du Beffroi de Millau

15 Mars 2014 , Rédigé par Gite l'oustal de saint juéry Publié dans #LE SUD AVEYRON

Historique de la tour

C’est très certainement dans le dernier tiers du XIIe siècle que la tour est érigée, pour l’un des représentants de la famille aragonaise, le roi Alphonse II d’Aragon. Il s’agissait pour lui, l’un des plus riches féodaux en Occitanie, de marquer sa domination sur un territoire excentré qu’il venait d’acquérir, à la mort de son prédécesseur. Des raisons militaires et politiques ont donc présidé à cette construction qui devait être en voie d’achèvement vers 1172, date à laquelle on lit qu’il possède un palais à Millau. L’acte qui en fait mention ne décrit pas l’édifice et ne donne aucun détail sur sa nature. Cependant, nous pouvons supposer qu’il constituait, pour l’homme d’alors, l’expression traduite dans la pierre de la légitimité du pouvoir du souverain, ce qu’il recouvre assurément à Millau. Le caractère luxueux, la maîtrise de sa construction et le programme architectural de cette tour concourent amplement à l’exprimer.

 

Seing à l'étoile d'un notaire de Millau, daté de 1254.
Ce seing, utilisé au cours du XIIIe siècle par les notaires de Millau est issu de la chancellerie des rois d'Aragon, comtes de Barcelone. (Archives Municipales de Millau).

 

Au début du XIIIe siècle, lorsque les Capétiens essaient d’étendre leur influence au sud du royaume, les familles de Toulouse et d’Aragon, jusque-là en conflit pour la prédominance sur les Pyrénées et les rives occidentales de la Méditerranée, se réconcilient. La tour élevée dans le cadre de l’offensive menée contre la maison de Toulouse perd alors tout intérêt stratégique. En 1204, le roi d’Aragon et vicomte de Millau, Pierre II, l’engage, ainsi que l’ensemble de ses biens, à son ancien rival mais nouvel allié, le comte Raymond VI de Toulouse. Ce tardif rapprochement n’empêche pas qu’ils soient vaincus en 1213 à la bataille de Muret où Pierre est tué.

 

Après que Millau et le Gévaudan sont restés sous la tutelle de l’évêque de Mende, « la ville, le pont et la tour » sont finalement remis en 1218 au délégué du roi d’Aragon Jacques Ier. La couronne d’Aragon ayant alors perdu toute prétention sur ces territoires, le donjon est confié à un simple représentant du roi.

 

Le traité de Corbeil, signé en 1258, a réglé les questions de suprématie sur le territoire, et la vicomté de Millau dépend désormais du royaume de France. La tour est donnée en fief à une famille noble, celle des Bertrand. Son chef est bayle de la ville et c’est à ce titre qu’il représente le roi de France, dont il défend les prérogatives et les intérêts. La tour demeure symbole de puissance, celle de son nouveau détenteur, Philippe IV le Bel, et sa volonté de faire reconnaître sa souveraineté.

 

Sceau des consuls de Millau, daté de 1352. Le corps du griffon, symbole adopté par le consulat est encore visible et on peut lire : "sig[illum cons]u[l]um amiliavens[i]um": sceau des consuls de Millau. (Archives Municipales de Millau).

 

La ruine de la famille Bertrand survient une cinquantaine d’années plus tard, au début du XIVe siècle, et la contraint à aliéner son patrimoine en 1347. La tour et l’habitation sont vendues à Raymond de Voncs, fils d’une riche famille de Millau. La tour passe alors entre les mains de l’élite urbaine qui s’est développée depuis le XIIe siècle. Si elle n’incarne plus le pouvoir du suzerain, elle exprime la fierté et l’honneur de son détenteur.

 

La peste noire qui frappe la ville dans les années 1360 signe l’extinction de la famille. Ses biens sont vendus et la tour achetée par le propriétaire de la maison voisine, Guilhem Pellegri, membre d’un des plus puissants lignages de la ville du XIVe au XVIe siècle. La tour forme alors un ensemble résidentiel avec la maison située à l’emplacement de l’hôtel de Tauriac. Ce n’est pas sa vocation résidentielle qui domine, mais sa monumentalité, élément de distinction sociale considérable, affirmation de la richesse et de l’influence de son propriétaire.

 

En 1613, une délibération consulaire décide de l’acquisition de la tour « afin d’avoir un clochier pour mettre la cloche et orloge, pour le contentement des habitants, afin que l’on put sçavoir et entendre les heures pour s’acheminer au Temple, tant le matin que le soir ». Elle servira de base au beffroi, le clocher de l’église paroissiale Notre-Dame qui abritait la cloche, s’étant écroulé au mois de juin précédent. Elle est achetée à Marguerite de Montcalm, la veuve de Jean Pellegri, pour 4 000 livres. La construction du beffroi se termine en 1617. Deux ans plus tard, il reçoit sa flèche définitive.

 

Si par sa hauteur, le beffroi permettait de surveiller les alentours, il marquait aussi les prérogatives communales, les institutions urbaines étant alors sous la mainmise de la communauté réformée.

 

Après la paix d’Alès, en 1629, dans le cadre du démantèlement des places fortes huguenotes, le duc de Rohan exige la démolition du château royal et de ses prisons. La ville, en partie reconquise par les catholiques, décide alors d’utiliser les deux étages de la tour comme salles de détention venant s’ajouter à celles installées dans la maison voisine à l’ouest.

 

Revers du sceau des consuls de Millau, daté de 1352. Écu [d'or] palé de trois pièces [de gueules] au chef d'azur semé de fleurs de lys avec mention : "Philippus D[dei] G[racia] Rex Francorum" : Philippe, par la grâce de Dieu, roi de France. (Archives Municipales de Millau).

 

Sous la Révolution, elles font l’objet de travaux, certaines pièces étant considérées comme insalubres. Le beffroi manque d’être détruit le 19 nivôse an II, soit en 1794, lorsque l’assemblée populaire de Millau demande sa démolition en même temps que « la fermeture des églises des catholiques et non catholiques, l’abolition de tous les signes extérieurs de ces deux cultes, et notamment la destruction des clochers ».

 

En juillet 1811, la foudre qui s’abat sur le beffroi provoque un incendie. Sa toiture s’effondre et la cloche emporte la voûte du deuxième étage de la tour carrée. Les réparations sont effectuées l’année suivante. La flèche n’est pas reconstruite et c’est un toit à faible pente qui la remplace. Ce n’est qu’en 1825 que les prisons sont transférées dans une nouvelle maison d’arrêt. La tour du beffroi est classée Monument Historique par arrêté du 3 mars 1931, en même temps que le lavoir de l’Ayrolle.

Partager cet article

Commenter cet article