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En Lozère, le Causse Méjean

17 Août 2015 , Rédigé par Gite l'oustal de saint juéry Publié dans #LA LOZERE

En Lozère, le Causse Méjean, comme une île en plein ciel

Ulysse |  • Mis à jour le  |Par 

 
Troupeau de brebis à Nivoliers, dans le Causse Méjean.

 

Les cigales griffent le silence sous un soleil qui recuit le plateau calcaire. Là-bas, à plus de 1200 mètres d'altitude, la silhouette du Mont Gargonargue les Cévennes. Nous sommes sur le causse Méjean, relié au reste de la Lozère par quelques saute-ruisseaux médiévaux, à peine des ponts jetés sur le Tarn et la Dourbie, rompant l'isolement des steppes qui ondulent dans la touffeur de l'été. En bas, les vignes, les canoës. Les bulles de la source de Quézac. En haut, le désert.

 

Quelques blés dansent au fond des dolines d'argile. Des villages ponctuent ça et là le causse. Peu. L'âge de pierre a duré, en ce pays ras. Le calcaire a suppléé le bois. En dehors des volets, des portes, pas une poutre. Pas unplancher. Les toits de lauzes sont supportés par des voûtes, des contre-voûtes qui donnent à la moindre grange, la moindre bergerie, des allures de cathédrale pour brebis.

Situation du causse Méjean.

 

Le regard porte loin sur ces terres rudes, jusqu'au Mont Aigoual. Pas grand-chose ne l'arrête : 420km2 pour à peine plus de 430 habitants, une densité pré-sahélienne. L'été carbonise les pelouses sèches aux allures de Mancha, bornées de moulins à vent ruinés. La maigre silhouette du Quichotte pourrait bien surgir.

 

Christian Avesque, dernier berger du causse, près de Nivoliers.

 

Mais non, c'est plutôt celle d'un berger qui mène son troupeau vers Nivoliers. Un pasteur à la barbe biblique que le vent irrespectueux ébouriffe. Christian Avesque est l'habitant au kilomètre carré de ce coin de désert. Le dernier berger salarié du causse. Un indigène atypique : "J'ai fait l'Algérie et après, je ne suis plus jamais reparti d'ici. Autrefois, il y avait plus de monde. Les bergers transhumaient, ils montaient des plaines du Languedoc avec leurs troupeaux. Tout ça, c'est fini. Heureusement, des nouveaux se sont installés. Certains méritent plus ce pays que ceux qui y sont nés. Ils l'ont choisi." Comme Sébastien Carton de Grammont, qui veille sur les chevaux de Przewalski, au hameau du Villaret.

 

Carte du causse Méjean.

 

Tout a commencé au tournant des années 1990. Przewalski, ultime représentant des équidés septentrionaux hérités de la préhistoire, a disparu des steppes mongoles où il vivait encore à l'état sauvage jusqu'au début du XXe siècle. Les derniers spécimens, à peine plus d'une dizaine, sont dispersés dans des zoos aux quatre coins du globe.

Avec le soutien du WWF, Claudia Feh, une passionnée de cheval, a initié "Takh", un projet de sauvegarde et de réintroduction du cheval de Przewalski en Mongolie. Mais pour réussir, il lui faut d'abord acheminerles animaux depuis les zoos d'Europe jusqu'en un lieu où ils pourrontvivre en semi-liberté et se reproduire afin que leur descendance renoue avec la vie sauvage. Un lieu proche par son apparence des steppes mongoles.

Ce sera le Méjean. Sébastien a vu grandir les chevaux : "Ils ont dûsupporter les hivers rudes, les étés brûlants. Des hordes se sont constituées. Il y a quatre ans, les premiers spécimens ont été relâchés en Mongolie. L'opération est un succès. Le Méjean y est pour beaucoup. C'est un écosystème proche des steppes mongoles. L'eau en moins."

Et pour cause. Le calcaire est une passoire. C'est aussi le socle du causse. Au tertiaire, le Massif Central n'est plus qu'une succession de collines érodées qui domine la mer. L'activité volcanique et la poussée des Alpes et des Pyrénées vont propulser l'Auvergne en plein ciel, jusqu'à 1500 mètres d'altitude et plus. Au sud, les fonds marins surgissent des eaux en une gigantesque dalle de calcaire de plusieurs centaines de mètres d'épaisseur, formée au cours de centaines de millions d'années de coquillages, de micro-organismes tassés en couches successives par la pesanteur océane.

 

Les corniches du Méjean, au-dessus des gorges du Tarn.

 

Soumis à des forces contraires, le plateau monte jusqu'à plus de 1000 mètres et se brise en quatre morceaux. Les causses majeurs, Sauveterre, Méjean, Causse Noir et Larzac sont nés, bientôt recouverts d'épais glaciers dont les eaux de fonte se rueront dans les failles, créant les gorges du Tarn, de la Jonte, du Trévézel et de la Dourbie. Plus tard viendront les hommes, qui laisseront sur le Méjean leurs mégalithes et leurs dolmens.

Des bergers, déjà. Et des résiniers gallo-romains, qui extrairont de la sève des pins une poix pour le calfatage des galères. Jusqu'au tournant du XXesiècle, les Caussenards charrieront les pierres, bâtissant des centaines de kilomètres de murets de pierre sèche, arrachant aux dépressions argileuses, là où l'humidité s'attarde, les récoltes de céréales, comme à Fretma. Ici, il y a cent ans, on vivait encore à cinquante personnes à l'année, quatre-vingt en période de moisson.

Fretma fut la plus grande ferme du causse. Puis vint l'oubli. L'exode. Au début des années soixante, une partie du Méjean tombe dans l'escarcelle du parc national des Cévennes. Témoin de ces temps industrieux, Fretma est depuis peu ressuscité, sauvé de la ruine grâce à l'acharnement de ses propriétaires. Il a fallu attendre les années de l'après-68 pour voir arriversur le Méjean les premiers candidats au retour à la terre.

Cheveux au vent et guitares en bandoulière, comme à Chambalon, où chaque année en août se déroule le festival du Loup dans la Bergerie. Tipis, tentes et vente de vêtements d'inspiration indo-népalaise y sont toujours au rendez-vous. Ici, le temps s'est arrêté entre un blues texan et une valse manouche, et la décroissance est au goût du jour. Une philosophie qui sied au causse. Car tout dans le paysage dit l'économie.

Les toits-citernes, les gouttières creusées dans les troncs de pin, qui tentent de retenir l'eau des pluies venues de la Méditerranée voisine et qui s'obstine à fuir à travers le calcaire poreux jusque dans les vallées, à travers un monde souterrain, l'envers du Méjean, tout en grottes, en avens dont le plus célèbre, l'aven Armand, attire des milliers de visiteurs chaque année. Cette splendeur doit son nom à un paysan, Louis Armand, qui explora par hasard une gigantesque faille sur le Méjean le 17 septembre 1897. Si grande que Notre- Dame de Paris y tiendrait. Édouard Martel, journaliste et spéléologue français, accourt. Il explore l'aven, puis découvre d'autres merveilles : l'abîme de Bramabiau, la grotte de Dargilan... Martel est dithyrambique.

 

Daniel André et son équipe de spéléologues dans la grotte du Ron de Gotti, sous le causse Méjean.

 

Un enthousiasme qui ne s'est pas démenti depuis. Daniel André a beauvivre à Ispagnac, dans les Gorges du Tarn, c'est le Méjean qu'explore ce passionné de spéléologie : "La spéléologie française est née ici. C'est un monde de silence, troublé seulement par le goutte-à-goutte de l'eau qui perce la terre, au-dessus de nous." Avec son épouse, ils ont découvert il y a vingt ans la grotte du Ron de Gotti. Il faut ramper longtemps, au long du Tarn qui disparaît sur 800 mètres pour entrer là. Dans la vapeur des haleines, les concrétions élégantes dansent à la lueur des lampes à acétylène.

Le temps se dilate. Daniel souffle sa lampe. L'obscurité utérine nous enveloppe. La température n'excède guère les 11° C. Difficile d'imaginerqu'au-dessus de nous, le soleil cogne... Retour à Nivoliers. L'été capitule. Christian le berger consulte sa montre. Il est temps de sortir les brebis, à la fraîche. "J'essayerai de tenir encore un ou deux ans, avant la retraite. J'aime ce désert, qui n'en est pas tout à fait un, car de nouveaux arrivants s'installent. Nous avons cessé de perdre des habitants. Mais jusqu'à quand ? Avec ce pétrole qui augmente, les enfants qu'il faut envoyer à l'école... "

Une ombre passe. Christian scrute le ciel. Un vautour fauve enroule ses boucles élégantes dans un courant d'air chaud. Réintroduit, lui aussi. Pour le plus grand bonheur de ce singulier berger que le retour du loup ne dérangerait pas : "On devrait considérer la nature comme un tout. Avec les oiseaux, les loups, les fleurs et les brebis. Et nous."

Quelque part sur terre, sur une île en plein ciel appelée Méjean, la nuit tombe et s'ouvre sur un ciel sillonné d'étoiles filantes qui se désintègrent au-dessus du désert français.

 

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