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Au Combalou, une légende le Roquefort

6 Juin 2015 , Rédigé par Gite l'oustal de saint juéry Publié dans #CONTES et LEGENDES

 

Il y a parfois une histoire plus parlante que l’histoire : la légende, où la grande imagination populaire a mis en images les événements d’intérêt véritable, la vraie geste des profondes campagnes.

C’est un matin de printemps, au temps qu’on sèvre les agneaux et que du lait des mères on commence de faire des caillés. Un pâtre paît ses bêtes au Combalou. L’air est doux, même de ce côté nord de la montagne, si doux qu’on dirait fait de souffles bienfaisants. Les bourgeons luisent aux branches nues des cerisiers, elles remuent paisiblement, dans des bouffées qui passent. Le pâtre garde et il mange devant les grottes. Il a tiré de sa panetière sa galette de seigle, son caillé de brebis.

Tout à coup, il se redresse. Au pied du Combalou, il y a une eau courante. Il voit descendre par les pâtures la fille de son maître : la jeune et jolie, celle qui a la couleur du liseron à la joue et des cheveux comme l’aile du merle. Hier, il l’avait rencontrée sous un chêne: elle l’a regardé, du fond de ses yeux noirs, et tout près de rougir ; puis elle s’est dégagée, on aurait dit d’une daine qui s’échappe. En lui, son sang a tournée comme une roue.

Dans le moment, sans savoir ce qu’il fait, il a posé sur une saillie de la roche, dans la grotte, son caillé, sa galette. Il est parti, il a emmené le troupeau. Il descend vers le val, il descend vers la fille. Vers celle qui a ces yeux noirs. Elle va, là-bas ; on voit son corps mince, tout d’un jet, comme une pousse de coudre. Elle va vers le ruisseau, à la cueillette de bonnes herbes, la doucette et la pâquerette, le groin d’âne, la dent de lion, celle qu’on mange avec la crème et le sel. De place en place elle va, baissée et voilà qu’elle se relève, relevant ses cheveux. Ha, biche brune, scion de noisetier auprès de la fontaine, plant de noir glaïeul qu’à éclos le soleil, comment la voir sans lui donner son cœur ?

Il est parti ; et ce jour-là, il n’est pas revenu.

Il est revenu un autre jour, trois lunaisons après. Sur la saillie de pierre, dans la grotte, il a retrouvé le fromage, portant une bouchée de pain moisi. Et ce pain bleui a fait bleuir le caillé, bleuir en dedans, comme si s’y étaient enfoncées des ramilles d’un vert bleuissant, celle du thym ou de la citronnelle.

Tout lui revient : ce temps de premier printemps, cette heure de midi, et comme ils se sont rejoints auprès de l’eau courante.

Il rit, et il envoie la main vers ce caillé ; qu’il soit moisi, veiné de bleu que lui fait ? C’est le souvenir, c’est la faim, c’est les deux : la faim comme une ardeur l’enlève.

Et dans ce moment : oh ! la merveille! Ce caillé n’est plus du caillé, mais autre chose : une chose de haut goût, de bénédiction, de force, qui fortifie le cœur.

 

Il lui était arrivé de manger de vieux caillés, oubliés, retrouvés, devenus durs et amers. Le pâtre peut-il regarder de si près, alors q’il a la faim aux dents ? Mais celui-là ! Il faut qu’il y ait là quelque secret : ce sera cet air froidi, mouillé, qui souffle des entrailles de la grotte : l’esprit du Combalou.

D’emblée, il l’a compris ; il y a là un don des génies : une nourriture d’éclat et de joie. Une nourriture qui nourrit, et qui réveille la faim. Qui refait l’homme

L’histoire est vraie : il y a eu ce berger, son caillé et cette aventure. Du reste les découvertes se font ainsi : les frites refroidies, remises à la poêle, deviennent les pommes soufflées ; les dragées ratées, les pralines. Comme si la Nature, malicieusement, faisait comprendre aux hommes que ses ressources passent leurs recherches. Et le rebut devient la réussite, la chose gâchée, la merveille.

Leur roquefort, ils l’ont inventé là, sous la falaise grise : peut-être aux temps des dolmens ; ou à celui des tumulus ; ou plus tard, au temps du Pont du Gard, des arènes de Nîmes ?

L’admirable est qu’ils aient compris que ce Combalou, si redoutable quand il lui prend fantaisie de s’ébouler, puisse leur être ainsi propice. Qu’ils aient imaginé de recommencer le hasard, d’apporter en offrande à la grotte d’autre caillés garnis d’une bouchée de pain. On est là bataillant contre ce monde, si gris, si dur,  si difficile ; et soudain on a entre les mains le butin magique. On grappillait des faines, des glands et des noisettes ; tout au plus se mettait-on sous la dent, aux bons jours, un peu de galette de blé ou de caillé de brebis. Maintenant, on a ce fromage.

 

 L'aventure de Roquefort de Henri Pourrat 1958

 

 

    

 

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