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Pigüe en Argentine - les immigrés aveyronnais

4 Juin 2016 , Rédigé par l'oustal de saint juéry Publié dans #HISTOIRE EN AVEYRON

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  http://www.canal-u.tv/video/universite_toulouse_ii_le_mirail/les_emigres_de_la_pampa_jean_christian_tulet.4969

Les émigrés de la pampa / Jean-Christian Tulet

En 1884, une quarantaine de familles aveyronnaises ont tout laissé derrière elles pour suivre François Issaly jusqu'à Pigüé, territoire encore non peuplé de la pampa argentine. A travers la ville, de nombreuses traces témoignent encore de la fondation de cette nouvelle communauté. Outre les monuments commémoratifs des précurseurs, on remarque les traces d'une culture quotidienne qui s'est implantée avec les hommes, l'architecture, le nom des rues... Aujourd'hui ces pionniers de la communauté de Pigüé reposent au cimetière, cependant, certains se souviennent.

 

Nos cousins de la Pampa

Par Agnus Christophe, publié le 27/03/1997 dans l'Express

En 1884, l'Aveyronnais Clément Cabanettes créait la colonie française d'Argentine. Plus de cent ans après, les liens avec la France sont intacts.

Jusqu'au dernier moment, ils étaient prêts à accueillir Jacques Chirac. Il n'aurait fallu que peu de temps pour pavoiser la rue Sadi-Carnot ou l'avenue de la République-Française aux couleurs tricolores - des drapeaux bleu-blanc-rouge, ce n'est pas ce qui manque. Michel Marcenac aurait arboré sa Légion d'honneur. Le Dr Meiller, son ordre du Mérite. Mais les "Français", comme on les appelle ici, sont un peu déçus: les 16 et 17 mars, le président s'est arrêté à 600 kilomètres de chez eux. Il n'est pas allé plus loin que Buenos Aires, oubliant la petite ville de Pigüe, coeur de la "colonie française d'Argentine". Une petite commune sortie de terre par la grâce des paysans de l'Aubrac, il y a un siècle, et où, entre la rue de Rodez et la rue de France, on vit encore, un peu, à l'heure de Paris. 

Samedi 8 février 1997. Un bus de tourisme est garé devant l'hôtel Central de Pigüe, à deux pas de la boucherie A la bonne viande et du parfumeur Chez Roger. Sa présence est un petit événement, dans cette ville peu habituée à voir des vacanciers sillonner ses rues. Ils sont 26, des Normands et des retraités de Renault pour la plupart, venus voir "les cousins" entre un séjour à Ushuaia et une excursion aux chutes d'Iguazu. Pigüe, ville touristique... Une première pour la petite cité familiarisée avec les ouvriers de l'usine Adidas, les bidasses de la base militaire ou les gauchos des estancias voisines. "J'espère qu'ils ne vont pas s'ennuyer", dit Michel Marcenac, le vétérinaire, qui les a accueillis à leur arrivée. Avec son physique de deuxième ligne et son accent rocailleux, il paraît être un pur produit du Sud-Ouest. Mais ici, Michel s'appelle Miguel. Et c'est son grand-père qui, en quittant l'Aveyron pour les Amériques, au début du siècle, a fait des Marcenac des Argentins. 

L'histoire commence en fait en 1884. Quarante familles, originaires principalement de l'Aubrac, débarquent au lieu dit Pi-Hué d'un train qui ne va pas plus loin. C'est le bout du monde. Autour de la gare, tout juste finie pour leur arrivée, il n'y a que des bâtiment provisoires construits à la hâte par le fondateur de la colonie française d'Argentine, Clément Cabanettes. Un Aveyronnais, lui aussi. L'ancien instructeur dans l'armée argentine, devenu homme d'affaires, a acquis 27 000 hectares de Pampa, dans une région dont les Indiens viennent à peine d'être chassés. Et revendu une partie des terrains, par lots de 100 hectares au minimum et à crédit, à des compatriotes. Sur une telle terre, parie-t-il, ils n'auront aucun mal à faire fortune rapidement. 

Les débuts sont difficiles, sans maisons ni puits, avec un gel tardif qui détruit le blé. Cabanettes, qui se payait sur les récoltes, est vite ruiné. Mais les paysans tiennent le coup. Et les années suivantes sont bonnes. Excellentes, même. Dix ans plus tard, la plupart d'entre eux sont riches. Les quarante familles ont été rejointes par des centaines d'autres, fuyant l'Aveyron surpeuplé de la fin du XIXe siècle, et encouragés par les bonnes nouvelles venues d'Amérique. Au début des années 20, Pigüe est une petite ville pimpante et cossue. Malgré l'arrivée en masse d'immigrés espagnols ou italiens, on y parle encore fréquemment la langue de Molière, et le club le plus chic de la ville s'appelle la Société française. Certains s'offrent des vacances de plusieurs années en Europe, en vivant des rentes de leurs terres, mises en fermage. La Pampa manquant dramatiquement de femmes, les célibataires reviennent se chercher une épouse au pays. Les Français se marient entre eux et, pour conserver leurs traditions, fêtent le 14 Juillet. En plus de leur langue maternelle et de l'occitan, leurs enfants apprennent l'espagnol. 

Tout change avec la Première Guerre mondiale. Convoqués par les autorités militaires françaises, la plupart des hommes choisissent de rester en Argentine. Pour l'armée, ils sont déserteurs. Plus question de revenir. Les célibataires se tournent vers les autres communautés. L'espagnol, langue commune, s'impose dans les familles. Doucement, Pigüe perd son accent français. Après la Seconde Guerre mondiale, de graves difficultés économiques tarissent encore les relations avec la mère patrie. 

Sans une histoire d'amour, la petite commune de la Pampa aurait peut-être définitivement oublié ses racines. Ils se nomment Juanita et Adrien. En 1939, elle est à Rodez avec sa mère quand la guerre éclate. Plus possible de rentrer en Argentine, où le reste de la famille attend, inquiet. En 1945, elle rencontre Adrien, de retour du STO. Ils tombent amoureux, se marient. Lui ne veut pas partir pour l'Argentine. Juanita devient donc Jeanne, loin de sa ville natale. Pendant trente ans, les Agar vont être le point de passage obligé des rares Argentins de passage à Rodez. Jusqu'à ce que la nostalgie soit la plus forte: en 1969, ils partent en vacances pour Pigüe. 

"C'était incroyable, se souvient Adrien, nous avons été accueillis comme des personnalités. On avait apporté avec nous une pierre de la maison natale de Clément Cabanettes. Les autorités ont organisé une grande cérémonie pour la fixer sur le socle de sa statue, près de l'Eglise. Et quand on projetait des films sur Rodez, ils étaient plus de 250 à se presser dans la salle... Un rêve!" Le couple rentre avec des lettres pour des cousins de France, dont plus personne n'avait l'adresse: "On a cherché, raconte Jeanne, et on a retrouvé une vingtaine de familles." Les relations épistolaires reprennent à travers l'Atlantique. Pigüe et l'Aveyron sont, de nouveau, réunis. A Rodez, les Agar vont continuer leur voyage: ils transforment leur maison en villa Pigüe. Photos géantes, souvenirs de la Pampa sur tous les murs, dans toutes les vitrines... "Ici, dit fièrement Adrien, c'est un peu l'Argentine." 

En 1984, les Aveyronnais décident d'organiser un charter pour aller célébrer le centenaire de la fondation de la colonie française. Le succès est incroyable: presque 400 personnes débarquent dans la Pampa, dont une délégation officielle de 180 personnes, Jean Puech, président du conseil général, en tête! Une semaine de folie et de francophonie. Ou à peu près: "Les gens nous arrêtaient dans la rue, et on essayait de discuter, se souvient Henri Marcenac, agriculteur à Reyrolles, venu retrouver ses cousins oubliés. Pourtant, je ne parle pas espagnol, et leur français était parfois très limité... Une fois, les tentatives dans ces deux langues ayant échoué, nous avons fini par parler... en occitan!" 

En 1987, François Mitterrand en personne, accompagné du président Alfonsin, se rend à Pigüe; l'événement rameute plus de 10 000 personnes dans la rue! Légions d'honneur et médailles du Mérite tombent sur les principales figures de la communauté française. Des honneurs mérités: les Marcenac, les Meiller ou autres Ayrhinac, ce sont eux qui se battent, tous les ans, pour trouver de l'argent pour l'Alliance française (qui ne reçoit rien de la France). Eux, encore, qui ont obtenu que les programmes de télévision diffusés sur la région par satellite incluent la chaîne francophone TV 5. Eux, enfin, qui continuent, vaille que vaille, à parler notre langue au coeur de la Pampa. Alice Marcenac, 81 ans, la mère de Miguel, ne voit pas pourquoi elle ferait autrement: "C'est ma langue maternelle et celle de mon mari, dit l'élégante vieille dame d'une voix douce, posée, agrémentée d'une pointe d'accent du Sud-Ouest. Il me semble normal de m'entretenir avec mes enfants ainsi. Et puis, ils sont français, après tout: six de mes sept enfants ont la double nationalité!" Licenciée en lettres de l'université de Montpellier en 1939, Mme Marcenac n'est revenue qu'une fois en Europe, en 1975. Depuis les retrouvailles avec Henri et les Marcenac d'Aveyron, ses fils Miguel et Roberto, y vont presque tous les ans. L'une de ses filles a épousé un Français. 

Mardi 11 février. Le bus des touristes français est reparti pour Buenos Aires. Une petite vingtaine de groupes devraient suivre, au fil de l'année. Encore quelques années, et Pigüe deviendra le passage obligé de tout francophone dans la Pampa. Miguel Marcenac regarde les retraités disparaître au coin de la rue. Ce soir, comme tous les soirs, il rentrera avant 20 heures. Et, comme des millions de Français, mais à 11 000 kilomètres de la métropole, il regardera le journal de France 2. 

 
 
Pigüe en Argentine - les immigrés aveyronnais

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