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Le rallye de Pentecôte à Saint-Juéry 12550

10 Février 2016 , Rédigé par l'oustal de saint juéry Publié dans #LE SUD AVEYRON

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SAINT-JUERY

un village, une intrigue, pour découvrir la vallée

 

Le Rallye de Pentecôte

Sur le prospectus distribué par la mairie, il avait lu "le rallye débutera là où les deux églises sont côte à côte, la très vieille et la nouvelle liées d'une tresse de morts". Et tout d'un coup s'était imposée à lui l'image des deux églises de Saint-Juéry quand, dans sa toute petite enfance il allait passer quelques jours chez son arrière grand-mère - il disait : la mémé vieille.

C'est pour cela qu'il s'était inscrit à ce rallye de Pentecôte.

Dès que, sur la grande route qui va de Saint-Affrique à Albi, il a tourné vers Saint-Juéry, il s'est trouvé comme magiquement transporté dans le ventre vert et rose d'un Rougier tout différent de celui de la plaine, creusé de vallées, élevé, où tous les villages ont une âme.
Ce pays haut et profond à la fois, était un pays de croix. Des croix de fer ou de pierre, ornées de lichens, il y en avait partout, à chaque départ de chemin.
Il revit avec netteté celle qui était près de l'église ancienne et devant laquelle se signait sa mémé vieille en murmurant :

« croix bénite, délivrez-nous d'une mort subite. » 


C'est devant l'église dite neuve qu'il se gara près d'un "travail", ce cadre de bois où l'on attachait les boeufs pour les ferrer. En marchant sur une herbe comme un gazon, il passa du cimetière nouveau à l'ancien et arriva à l'église du Moyen-âge, toute proche. Elles étaient bien liées toutes deux par "une tresse de morts".

C'est oublieux du rallye qu'il pesa sur la poignée de la porte ancienne et, voyant qu'elle était fermée, chercha des yeux la maison la plus proche où le plus souvent la clé se trouvait. La dame qui la lui confia lui dit seulement de la ramener quand il aurait fini. En pénétrant dans le volume roman qui satisfaisait l'esprit et l'âme, il comprit pourquoi on ne l'avait pas accompagné : il n'y avait rien à voler. Vide l'église ? Pourtant non.

Sur des panneaux artisanaux appuyés contre le mur, des photocopies avaient été punaisées et offraient des pans hétéroclites de mémoire. Il commença à les lire, émerveillé que de tant de pauvreté puisse naître une telle impression de mémoire, un passé en miettes qui alourdit le coeur.


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Le Père Soulié, né à Saint-Juéry, mort martyr, décapité au Tibet. Les grêles et les orages fréquents "En 1939, il y eut un vent qui coupait les chênes, qui déracinait les arbres et les arrachait, les emportant tout entiers à cinquante pas". C'était écrit de cette écriture à la plume, reconnaissable à sa beauté et à ses pleins et déliés. Il y avait la petite Louise "sans père, ni mère", trouvée dans la rue et baptisée "sous condition". Il y avait là la mort, celle de Marguerite qui avait reçu "le sacrement d'extrême onction, n'ayant pu recevoir les autres à cause de surprise de mort".


Etait exposée une porte qui avait été celle de l'église, défoncée et rafistolée, vaille que vaille. Un écriteau expliquait qu'elle avait été forcée par la force publique lors des inventaires de 1906. Elle était le témoin debout de cette population qui partout avait défendu l'entrée de ses sanctuaires. Ce qui n'empêchait pas qu'elle avait été fracassée.

Il referma. La clé bien huilée tourna sans bruit.

Tandis qu'il empruntait la rue principale, respirait une bonne odeur humaine de suint de brebis mêlée à celle du printemps foisonnant, il se rendit compte que le rallye s'éloignait de lui. La statue d'une Vierge d'un bleu de rêve sur une massive colonne rose vif le salua. « Notre-Dame du Rougier » pensa-t-il.

Il se rendit toutefois à la mairie et demanda son enveloppe. On lui dit qu'il était le premier, mais qu'il n'en tira pas de grande satisfaction.

Quand il ouvrit le pli, il sourit. Il pouvait parler des deux faces de la croix, celle de sa mémé vieille, biface, avec d'un côté la crucifixion, de l'autre la Vierge et les symboles des quatre évangélistes - bien que l'aigle ressemblât à un pigeon. Quant au reste du questionnaire, il avait trouvé les réponses dans l'église : la porte cassée, le martyr et le remède pour les fièvres.

Les autres concurrents n'avaient pas fini de chercher. Il ne lui manquait, à lui, que de trouver la Fontaine de Farret et d'y cueillir une fougère ornementale. Cela, il ne savait pas où c'était, mais il rencontrerait bien quelque autochtone.

En haut d'une terrasse couverte d'une tonnelle, un homme et une femme jardinaient lentement. Ils étaient doux et serviables, l'homme aux yeux bleu vif ne savait pas non plus. « La Fontaine de Farret ? Ici ? Vous êtes sûr. »
« 
J'ai retiré les questions à la mairie. » « Attendez, on va aller voir Monsieur Bèze. » Ils y allèrent mais lui non plus ne savait pas. « Il y a bien des fontaines ici, des fontaines d'autrefois qui ne servent plus, mais elles ne se nomment pas comme cela ! » Un troisième informateur se joint à eux, Monsieur Lauras.

Tous les trois le menèrent à une porte de bois bien protégée d'herbes folles envahissantes.
« Là, il y avait un tunnel, long, trois ou quatre mètres. Au fond, il y avait une forte source - même pendant la grande sécheresse elle coulait, tu te souviens ? - oui, elle ne tarissait jamais. »

A travers les planches disjointes, ils voyaient le tunnel effondré. Mais la fontaine de Farret ?
«  Allons trouver Henriette. » De son balcon Henriette les blagua « 
Nigauds que vous êtes ! Elle est à Farret, pardi ! Je la connais, elle est juste à l'entrée, derrière une grande maison : Roquebrune. C'est marqué en gros sur le mur. »

Il faisait bon maintenant. La fontaine était là, bien abritée par une maisonnette. Une manivelle permettait de monter l'eau. Tout à côté débouchait un ruisseau. L'eau créait là une oasis fraîche et verte.

Des marches de lauzes permettaient d'accéder à une petite gorge où, effectivement se trouvaient, drues, des fougères ornementales.

Sur une planchette, un message indiquait de se rendre à l'auberge.

Il décida d'y souper, peut-être d'y dormir.

Capture10001-copie-1.jpg 

Il n'irait pas rendre compte de son rallye.

Il n'en avait que faire. Il avait déjà gagné. En attendant l'heure, sous les fenêtres du XVI siècle, il rêva à cette vallée encaissée, de Constantinople où était logé Farret, à Notre-Dame-d'Orient, au Tibet du martyr, à tout cet ailleurs inscrit dans des terres sédentaires. Les églantiers éclairaient les taillis d'un rose chair.

Marie Rouanet - Juin 2003

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tridon 19/05/2012 09:40


balade instructive et qui donne envie de decouvrir tout ca merci biz