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Histoire des Croquants et Chanson Joan PETIT NADAU

29 Juillet 2015 , Rédigé par l'oustal de saint juéry Publié dans #OCCITANIE et musique

 

Jean Petit et les Croquants de Villefranche : un mouvement populaire d’épopée (8 octobre 1643, une horrible fin)

L’histoire humaine connaît des moments de progrès. C’est le cas dans le Villefranchois jusqu’aux guerres de religion.

L’histoire humaine connaît aussi des périodes de régression et de répression. C’est le cas en Rouergue sous Richelieu et Mazarin après l’assassinat de Henri IV. La tyrannique clique de la Sainte Ligue puis des dévots se venge de ses frayeurs passées. L’économie ne retrouve pas l’élan cassé par les Guerres de religion.

Les prélèvements fiscaux de la royauté, de l’Eglise (cathédrale, 2ème palais épiscopal…), des receveurs des tailles, des féodaux, des consuls… pèsent lourdement sur le petit peuple. A cela s’ajoutent des conditions climatiques très difficiles de 1638 à 1643 : étés pourris occasionnant de mauvaises récoltes, inondations, grêle, bétail ravagé par une épidémie…

Selon un chroniqueur pourtant hostile à « la canaille » : « nombre de personnes par la campagne mouraient de faim ; à quelques-unes d’entre elles on trouvait des herbes à demi-mâchées dans la bouche et plusieurs du petit peuple ont vécu pendant le printemps d’escargots. »

Une première opposition s’organise en 1641 autour de Jean Calmels dit Lafourque, le « syndic du peuple », qui intente un procès devant la Cour de Montpellier.

A) 2 juin 1643 : Les Croquants battent les cavaliers du Roi près de Villefranche de Rouergue

A l’annonce des impositions annuelles de 1643, plus que doublées par rapport aux précédentes déjà lourdes, une grande manifestation menée par Jean Petit (chirurgien), Lafourque et Brasc dit Lapaille (maçon), se fait remettre les comptes. De nombreuses malversations sont découvertes.

Les consuls convoquent fin janvier 1643 un « Conseil de ville » qui accueille une assemblée très nombreuse, déterminée sur ses revendications (limitation des impôts au taux de l’année précédente, report des intérêts d’emprunts), expérimentée (convocation d’une assemblée des villes et consulats du Rouergue à Espalion pour les 23 et 24 mars).

L’Intendant de Guyenne, installé à Montauban, refuse toute considération et menace les récalcitrants du » gibet, de fers et de flammes ». Il annonce sa venue à Villefranche où le trio Petit, Lafourque, Lapaille mobilise pour lui interdire l’entrée. L’Intendant accepte le compromis d’une entrée en ville sans troupe puis, le 23 mai, déboule accompagné d’une centaine de cavaliers et d’un nombre important de « gens à pied ».

Acculés, Petit et Lapaille appellent les paysans et le petit peuple des bourgs à la résistance. Des masures affamées aux taudis insalubres, une immense levée en masse leur répond… de Najac, Saint Salvadou, Rieupeyroux, Moyrazès, Sauveterre, Marcillac, Rignac, Montbazens, Villeneuve, Savignac, Vailhourles…

Au matin du 2 juin 1643, l’Intendant de Guyenne décide d’en finir en commençant par écraser 500 Croquants assemblés près de Sanvensa. Sa belle cavalerie croit balayer sans difficulté cette « lie » humaine mal vêtue ; elle sort de la ville comme à la parade et contourne les gueux pour les surprendre. Malgré la soudaineté de l’attaque, les Pauvres surpris en pleine campagne se battent à la mort, avec acharnement.

Le chroniqueur ne détaille évidemment ni comment ils réussissent à se masser puis à mettre en déroute les cavaliers du sénéchal, ni le nombre de morts qu’ils doivent déplorer pour un tel exploit. Il est plus disert sur les soldats à cheval si pressés de fuir les Croquants qu’ils franchissent les eaux de l’Aveyron, se réfugient sur le Causse et tournent apeurés.

Que se passe-t-il à Villefranche pendant ce temps ? Le Sénéchal, décidé à écraser les oppositions dans la journée, fait emprisonner une dizaine de personnes, de façon totalement arbitraire, « pour servir d’exemple au public ». Petit et Lapaille, déjà furieux de la sortie des cavaliers marchant sur les Croquants (sortie dont ils ne peuvent connaître la suite), appellent la population au secours. « Aussitôt les boutiques se ferment, la Place Notre dame est barricadée, les rues gardées, le corps de garde maîtrisé. » (Louis Erignac) L’Intendant libère les prisonniers, invite Petit et Lapaille, promet tant et plus.

Soudain, vers 14 heures, une masse de 1200 Croquants se présente à une porte fortifiée de la ville ; ce sont les vainqueurs de Sanvensa renforcés par une forte troupe de Rieupeyroux. Le président du présidial et autres élites veulent les empêcher d’entrer. Les insurgés de l’intérieur ouvrent eux-mêmes la porte et Petit prend la tête des ruraux armés de faux qui font une entrée aussi triomphale que la sortie des cavaliers le matin.

« Tambours battant, trompettes sonnant dans l’enthousiasme général, les Croquants auxquels se joignent les Villefranchois quelque peu armés, gagnent la Place Notre-Dame ». Petit propose à cette Assemblée Générale d’insurgés, d’aller discuter avec le sénéchal du roi pour obtenir une baisse des tailles. Le Sénéchal reçoit une délégation et signe deux ordonnances ; l’une supprime le paiement de la taille pour l’année 1643 sur tout le Rouergue, l’autre en ramène le taux pour les années suivantes à celui de 1618.

Petit et les autres membres de l’ambassade reviennent devant la place Notre Dame grouillante d’un peuple en attente qui explose de joie à la lecture des deux décisions prises.

B) Echo de la victoire des Croquants et réaction de la royauté

L’administration royale réagit assez rapidement au succès des Croquants. Villefranche en fait les frais dès les premiers jours de juin 1643. La ville perd :

  ses privilèges urbains

  son présidial (tribunal de justice) rattaché à Rodez

  le siège du sénéchal, le bureau de l’Election et la recette des tailles transférés à Saint Antonin

A Paris, c’est Mazarin qui prend la contre-attaque en mains.

Il presse François de Noailles (sénéchal et gouverneur du Rouergue) de quitter la Cour pour diriger la répression et collecter l’argent dû aux caisses royales. Il multiplie les missives à l’Intendant de Guyenne comme au gouverneur de Guyenne (duc d’Epernon) pour coordonner l’action.

Alors que les Croquants et révoltés de Villefranche croient en leur bon droit, en la bonté du jeune roi et de la reine, Mazarin prépare déjà l’arrestation des coupables et leur fin. Il poursuit deux objectifs : d’une part amasser l’argent des impôts dont il use à titre personnel, d’autre part punir ceux qui n’acceptent pas la misère sans broncher.

Jean Petit comprend la nécessité d’éviter l’isolement ; il envoie des extraits des ordonnances du sénéchal dans toute la région et même les provinces proches. L’écho est considérable. « La Haute Auvergne, le Languedoc, les Cévennes, l’Albigeois, le Quercy, la Gascogne sont gagnés par l’agitation. On parle de Petit jusqu’à Bayonne : Toulouse se révolte et le mouvement est difficilement réprimé. Il y a des massacres à Bordeaux et à Agen. Figeac, dit le chroniqueur, et tant d’autres villes en France furent sur le point de succomber aux émotions populaires. Plus de 15000 hommes des Cévennes, de la Haute-Auvergne, de Pont de Camarès offrent leurs services à Petit. »

Lorsque le sénéchal François de Noailles approche de Villefranche, il constate le maintien d’un rapport de forces favorable aux Croquants. Aussi, il s’emploie à tromper leurs chefs par de fausses promesses (abolition de tout ce qui s’est passé et déchargement des tailles) et propositions mensongères.

Dans la nuit du 19 au 20 septembre, Jean Petit accepte à tort une entrevue chez  François de Noailles et tombe dans un traquenard. Dans le même temps, les hommes armés du sénéchal occupent la ville avec le renfort préparé d’une troupe emmenée par le seigneur de Parisot. En quelques heures des troupes importantes viennent encore renforcer le camp royal sous les ordres du comte de Caylus, du sénéchal de Toulouse, du baron de St Géry, du chevalier du Bruel…

Les Croquants se trouvent soudain décontenancés par la capture de leur chef et par l’occupation armée de la ville. Pourtant, le tocsin retentit, ici, là, puis là-bas. En 3 jours, 14000 hommes s’assemblent et marchent sur Villefranche. Accueillis par le feu roulant craché des murailles et des tours, ils ne se débandent pas. Mieux, ils s’emparent de villages et châteaux environnants puis de faubourgs, moulins et autres bâtiments contigus à la ville.

Pendant ce temps, le sénéchal réussit seulement à mettre la main sur Lapaille, toujours par des méthodes immorales. Cependant, le nombre et la hardiesse des Croquants progressent de jour en jour. Le Sénéchal utilise alors sa meilleure arme : un Père capucin chargé d’une fausse trêve, de fausses ouvertures et de fausses promesses, toutes choses qu’il mène à bien avec compétence. Le 2 octobre, ils reçoivent enfin de gros renforts de l’armée royale, en particulier 1200 hommes du régiment de Tavanes.

La répression va être terrible.

C) 8 octobre 1643 à Villefranche de Rouergue : L’horrible fin de Jean Petit et des Croquants

Les Croquants n’ont versé aucun sang malgré les tirs d’armes à feu qu’ils ont sans cesse subis. Pourtant, la justice royale, dirigée par l’Intendant de Guyenne, rend un jugement extrêmement lourd contre Petit et Lapaille « Ayant chacun un écriteau devant et derrière, dans lequel sera écrit en grosses lettres « Chefs de séditions, révoltes et rébellions »… en chemise, tête et pieds nus, ayant la corde au cou, à genoux et tenant une torche ardente du poids de 4 livres, ils feront publiquement amende honorable et ils demanderont à haute voix et par trois fois pardon de leurs crimes à Dieu, au Roi, à la justice, et seront en cet état menés à la place publique, où sur des échafauds, lesdits Petit et Brasc dit Lapaille seront rompus et brisés de divers coups sur leurs bras, cuisses, jambes et reins, et exposés sur deux roues. » Trois autres croquants « seront pendus et étranglés », leurs corps exposés « aux fourches patibulaires » : Andrieu, dit Lagrave ( cordonnier) , Raymond Lapèze (ouvrier agricole) et André Larivière (cardeur).

Le 8 octobre 1643, Petit, Lapaille, Andrieu, Lapèze et Larivière sont menés à la potence dans un décor moyenâgeux : entre un double rang d’hommes d’armes, Notre Dame sonnant le glas, précédés des Pénitents noirs en cagoule, entourant un Père cordelier en prière, un peloton de cavaliers fermant le cortège. Gentilhommes et notables sont assis sur une tribune spécialement construite ; les vrais coupables  sont là : M. de la Terrière, le comte de Noailles, le comte de Cornusson, le baron de Saint Géry, le sire de Reynaldy…

Jean Petit monte sans faiblir vers son instrument de supplice, s’écrie une dernière fois « Je suis ici pour avoir voulu bien faire », scandalisant le Père cordelier qui l’exhorte à l’humilité. Puis il est attaché à la roue face au sol, jambes et bras écartés. Le bourreau lève une lourde barre de fer qu’il abat puissamment sur le membre dénudé du condamné ; au cri de celui-ci répond celui de sa femme qui s’évanouit à l’angle de la Rue du Consulat serrant toujours sa petite fille en pleurs. Mais le bourreau continue son œuvre, brisant mollet après mollet, cuisse après cuisse, poignet après poignet, bras après bras.

Tous meurent courageusement comme le remarque, surpris, le chroniqueur.

Durant trois ans, les corps décapités devaient rester exposés jusqu’à complète dissolution. Interdiction sous peine de mort d’y toucher.

Une fois cette sale besogne accomplie, le comte de Langeron ( à la tête du régiment de Tavanes et des carabiniers d’Arnault) peut s’attaquer aux derniers foyers de résistance des croquants : Najac, Vabre, Lunac.. Ceux de Saint Salvadou résistent et soutiennent un siège de plusieurs jours. Une fois la place prise, le château est rasé et les meneurs subissent aussi le supplice.

Reste encore à prendre Lafourque dont  Anne d’Autriche réclame sans cesse la tête. Suite à une nouvelle traîtrise, elle obtient enfin satisfaction et celui-ci subit à Najac le même supplice que Petit et Lapaille. Sa tête sera exposée à Marcillac dont il avait soulevé les milieux populaires.

La machine infernale de la répression royale va encore chercher à broyer un maximum de victimes pour faire passer l’idée même d’une défense collective possible des intérêts populaires.

Ainsi, petit pays par petit pays, d’autres meneurs sont torturés, pendus ou plus souvent obligés de partir tellement leur vie devenait impossible.

Ainsi aussi, 49 Croquants sont condamnés aux galères perpétuelles dont un jeune garçon de 15 ans.

Dans la rancoeur du sang et des larmes, les milieux populaires vont se redire, de génération en génération jusqu’en 1789 l’histoire vécue des Croquants. Ils vont marmonner le chant des corps se balançant aux gibets "Jean Petit qui danse Pour le Roi de France Avec le doigt Avec le pied..."

REQUIEM POUR JEAN PETIT

 

 

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