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Artisans et Boutiquiers en Rouergue au XIX siècle

23 Janvier 2016 , Rédigé par l'oustal de saint juéry Publié dans #HISTOIRE EN AVEYRON

                                   Artisans et boutiquiers en milieu rural

Ils forment une partie importante de la population des campagnes rouergates : un tiers dans bien des communes. Des bourgs tels que Sauveterre, Laguiole, Marcillac ont acquis une renommée assez large dans le département grâce au savoir-faire de leurs artisans, ici cloutiers, là les couteliers, ailleurs les tonneliers ou les fendeurs de merrain.

Les artisans s’installent partout. Les plus petits hameaux en abritent un ou deux, les villages une bonne douzaine, les bourgs plusieurs dizaines exerçant les activités les plus diverses. L’artisan se révèle absolument indispensable dans ce monde rural fermé où ne pénètrent guère les objets d’origine industrielle. Il est le seul élément de variété dans une société à fondement paysan. D’ailleurs, l’artisanat villageois mourra de l’ouverture des campagnes aux objets et aux techniques de la grande industrie. Prospère encore en 1875, l’artisanat rouergat subit ses premières difficultés vers 1890 et avant la guerre de 1914 certains petits métiers avaient déjà périclité ou n’étaient plus exercés que par des vieillards.

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Chaque matin dès l’aube les ruelles étroites des villages s’animaient d’une multitude de bruits, de coups, de cris propres à chaque métier car les artisans ruraux comme leurs voisins paysans étaient des lève-tôt. On ne gagnait pas beaucoup à travailler à façon ou à la pièce et il fallait de longues et rudes journées de travail pour pouvoir contempler quelques sous le soir venu. Le salaire journalier ne dépassait guère deux francs vers le milieu du siècle, trois ou quatre à la fin à cause de l’augmentation des prix. Ainsi, l’artisan ou le petit boutiquier ne s’élevaient guère au-dessus du commun, quelques-uns vivaient dans une franche pauvreté. Seuls, certains commerçants ou les aubergistes, voire les notaires, employaient une ou deux domestiques nécessaires à l’exercice de leur profession, pour le service de la clientèle, et signe d’aisance. Mais, le plus souvent, la servante d’auberge devait aussi jouer le rôle de servante de ferme car l’aubergiste élevait quelques cochons et cultivait un lopin de terre à proximité du bourg. Les revenus de la terre complétaient heureusement ceux de l’artisanat ou du commerce.

Le choix de métiers et de services alors disponibles dans les villages modestes ou dans les bourgs apparaît assez étonnant. Certains se montraient fort ingénieux à tirer parti des besoins de leurs voisins.

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Exceptionnellement avait-on besoin d’écrire ? Nombre de bourgs hébergeaient un écrivain public qui, en un tour de main, déployait devant le client admiratif ses modèles de lettres appropriées à chaque circonstance et assorties de formules finales tout en nuances alambiquées : « lettre pou complimenter une jeune femme dont les couches se sont heureusement déroulées… », « lettre pour féliciter une amie très chère qui vient d’avoir une fille, ou un garçon… », « lettre pour conclure une affaire d’argent… », etc.

Plaidait-on ou se querellait-on avec un voisin ? Les bourgs rouergats foisonnaient d’hommes de loi : notaires, huissiers, greffiers, avocats parfois. Même diversité parmi les métiers manuels. Maçons, forgerons, menuisiers étaient présents dans tous les bourgs. Horloger et fabricants de pendules vendaient et réparaient leur production dans le voisinage. Le « pagès » appréciait à leur juste prix les belles pendules rustiques à poids que l’artisan du village ornait de scènes repoussées sur cuivre : la moisson, les vendanges, quelque épisode religieux ou une chasse à courre. Bien que plus modeste, chaque paysan, chaque domestique mâle se targuait d’arborer une jolie montre, un « oignon », qu’ils entouraient d’un soin jaloux au grand bénéfice de l’horloger du bourg proche. Hommes et femmes fréquentaient régulièrement l’atelier des chapeliers ou des tailleurs. Un bourg de mille habitants pouvait avoir trois chapeliers, deux ou trois tailleurs, une modiste, un teinturier, car ces artisans travaillaient à la fois pour la clientèle paysanne des alentours et pour les notabilités locales. Comme on disait ici «  le commerce faisait vivre le commerce ». Les fendeurs de merrain façonnaient de petites planchettes de châtaignier ou de chêne destinées à devenir des douves de tonneau. Cependant la plupart des artisans jouent sur deux tableaux : la terre et leur métier. Quand l’argent n’est pas trop rare, que les clients paient bien, maîtres et compagnons se tiennent du matin au soir à l’atelier ; si les chalands viennent à faire défaut ils manient plus volontiers la bêche ou la pioche que l’herminette, le marteau ou la navette.

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Boutiques et échoppes n’ont rien de luxueux. Servant des paysans, rural lui-même, l’artisan ou le boutiquier gardent des goûts rustiques, un train de vie bien modeste. Située la plupart du temps au rez-de-chaussée, l’échoppe est avant tout un lieu de travail. L’artisan expose bien quelques paires de sabots, un bahut qu’il vient de terminer, mais le client ne subit aucune des séductions d’une vaine publicité. Cependant les rues des bourgs ne manquent pas de charme avec leurs enseignes ornant boutiques et échoppes.

Voici l’auberge, situé point trop loin de l’église car les hommes s’y précipitent après la messe ou les vêpres. Longtemps les aubergistes ne manquèrent pas de buveurs : tel petit village du Sud-Aveyron possédait dix-huit débits de boisson à la fin du XIX siècle ! La salle d’auberge ressemble à une cuisine de ferme encombrée de tables. Le patron traite ses clients avec quelque rudesse. D’ailleurs ceux-ci aiment bien retrouver là une familiarité et un franc-parler dont on n’use qu’entre hommes. Tant pis si la pudeur d’une serveuse encore un peu niaise en pâtit !

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Les hommes parlent haut quand ils ont de l’argent. Ainsi, en Aubrac, quand rentrent les migrants saisonniers nantis de quelques dizaines de francs de pécule, les auberges ne désemplissent pas le dimanche. Jeunes et vieux se remettent autour d’un « pintou » des fatigues de l’émigration. Et on n’hésite pas à l’issue d’une discussion un peu vive à jouer du « drellier », un solide bâton, ou des poings !

A l’auberge, lieu de rendez-vous des hommes de la paroisse, se répandent les nouvelles du pays amplifiées ou déformées par la rumeur publique. L’aubergiste y met son grain de sel car il est volontiers hâbleur et bavard.

C’est souvent par aubergistes interposés, ou à l’auberge même, que s’affrontent idées et candidats politiques. Y descendent aussi les négociants de passage, quelque guérisseur venu de loin, les maquignons de l’endroit en train de flairer la bonne affaire ou tentant d’endormir dans l’euphorie du vin la méfiance native du paysan.

Pendant que les hommes boivent à l’auberge, les femmes se dirigent du côté de l’épicerie qui recèle généralement fil, aiguilles, teintures, bougies en un petit « Au bonheur des dames » campagnard. La ménagère ne s’y risque pas sans une légère émotion, et les plus pauvres s’en tiennent à l’écart car l’envie serait trop forte d’acheter ; et puis, n’est-ce pas chez l’épicière que toutes les voisines jugent si une maisonnée est à l’aise ou si l’argent manque ?

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Car il paraît cruel de renoncer à toutes les douceurs qu’exhibe la boutique. Le chocolat se vend bâtonnet par bâtonnet, les bonbons à la pièce ou par deux. On en achète pour les enfants aux très grandes occasions. Sur les étagères trônent aussi les bocaux où sont hermétiquement enfermés le sucre, le café, les épices dont on ne dédaignait pas de se servir à la campagne aussi bien pour la cuisine que pour la préparation du porc familial. Chaque année, en hiver, l’achat du sel, du poivre et des aromates indispensables à la préparation et à la conservation de la saucisse, des fricandeaux, des andouillettes, etc.

Des les dernières années du siècle commencent à s’établir dans certains bourgs des boutiquiers d’un genre nouveau qui se désigneront bientôt eux-mêmes du nom un peu pompeux de négociants. En effet, leurs affaires dépassent en ampleur et en portée le petit commerce local des épicières ou des modistes. Bientôt ils deviendront les plus gros manieurs d’argent de la contrée, damant le pion en supplantant les plus riches « pagès » alors que, bien souvent, ces négociants étaient de petite extraction, ne disposant pour tout fonds que de leur imagination et de leur bon sens. Beaucoup font figure de nouveaux riches ou de parvenus tant leur prospérité a pu être rapide.

A la foire

Tout leur secret réside dans leur clairvoyance. Ils ont su exploiter à leur profit les besoins pressants d’une agriculture en pleine transformation. Le paysan aisé a besoin de chaux, de scories Thomas,  d’engrais composés, de semence ; en retour il désire vendre ses produits : blé, pommes de terre, châtaignes, fruits. Peu à peu les négociants se sont ingéniés à fournir et à acheter tout cela, trafiquant avec les villes, échangeant produits agricoles contre produits industriels, faisant argent de toute marchandise pourvu qu’elle laisse bénéfice.   

En somme, une nouvelle élite de l’argent qui se range sans modestie à côté des vieilles notabilités des bourgs : notaires, médecins, gens de loi, derniers descendants des lignées nobles du Rouergue. Leur envergure et leur sens des affaires surclassent de lion l’obstination au labeur des artisans et des boutiquiers traditionnels.

Tiré de « La vie au quotidien en Rouergue avant 1914 » de Roger Béteille

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