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Histoire des rapport entre l'Eglise et la République en Aveyron début du XX siècle

29 Juillet 2017 Publié dans #HISTOIRE EN AVEYRON

Histoire des rapport entre l'Eglise et la République en Aveyron début du XX siècle Histoire des rapport entre l'Eglise et la République en Aveyron début du XX siècle

Les inventaires : 

Le problème des inventaires : 
Depuis le Concordat, biens mobiliers et immobiliers de l'Eglise étaient gérés par des associations composées de laïcs, les fabriques.(Fabrique  : groupe de clercs ou de laïcs qui veillent à l'administration des biens d'une église).
La loi de Séparation prévoyait, dans son article 4, la constitution d'associations cultuelles à qui serait faite la dévolution de ces biens et qui se verraient accorder la jouissance des édifices cultuels qui, depuis la Révolution, étaient propriété de l'Etat, des départements ou des communes. L'article 3 de la loi prescrivait, avant l'attribution des biens aux cultuelles, un inventaire, formalité normale avant tout transfert de biens.
L' Union catholique du 21-4-1905 , n'avait d'ailleurs qualifié l'opération que de « mesure inquisitoriale et vexatoire » et ne s'était guère appesantie sur le problème.

A partir de janvier 1906 pourtant, la date prévue pour les inventaires approchant, la presse cléricale aveyronnaise entreprit une vaste campagne contre cette formalité qui, prescrite par une loi qui n'était que « l'organisation du brigandage »(La Croix, 11-2-1906 ) ne pouvait avoir que de néfastes conséquences. Il ne se passa plus un seul jour sans que l'opération soit violemment dénoncée :« L'inventaire est à la fois une iniquité et un piège. Il consacre le vol et prépare les vols les plus odieux ».( Revue Religieuse, 9-2-1906 ) 
On contesta le bien-fondé de la mesure : le gouvernement n'avait rien à voir dans le mobilier des églises. « Et pie¨, cal boulès qu'on poné ? (et puis, qui voulez-vous qui le vole ?) les fabriciens, les prêtres ? Allons donc ! » (La Croix, 25-2-1906 )
On ne pouvait comprendre pourquoi ceux qu'on croyait être les partisans de la déchristianisation étaient autant attachés aux biens de l'Eglise. L'inventaire était donc l'acte préliminaire d'une spoliation complète de l'Eglise et de l'idée religieuse. Les prochaines législatives approchant, la peur se fit plus importante. « Toutes les églises et tous les objets seraient vendus aux enchères ou livrés à des associations schismatiques ».(Union Catholique, 2-2-1906).
Face à ce qu'ils appelaient de la mauvaise foi, la presse radicale chercha à les rassurer par la raison : les inventaires, « c'est ce qui se passe tous les jours dans nos propriétés ; le fermier sortant remet l'inventaire au fermier entrant. C'est la mesure conservatoire par excellence de tous les droits et intérêts des parties ». (Courrier, 5-1-1906) Mais ces explications furent inefficaces. 

AD = Archives départementales.


Chronologie des inventaires 

Ils commencèrent sans incident le 29 janvier 1906 avec l'inventaire de la mense épiscopale de Rodez (Mense  : revenu d'un prélat, d'un abbé, d'une communauté) et se poursuivirent assez calmement pendant environ un mois. Le préfet de l'Aveyron annonça même le 1 er mars au Ministre de l'Intérieur « Rien de sérieux à signaler », (AD, 27 V 18) contrairement à ce qui pouvait se passer ailleurs en France. Mais la fusillade qui eut lieu en Haute Loire fit bouger la presse cléricale. Aussi, le Ministre de l'Intérieur télégraphia-t-il aux préfets le 3 mars pour leur dire de renoncer aux inventaires s'ils rencontraient une opposition violente. Mais en même temps, une note prescrivit, aux agents des Domaines, d'achever les opérations des inventaires avant le 15 mars en Aveyron. Ce fut l'escalade des inventaires empêchés. 
Les prêtres étant prévenus quelques jours à l'avance de la date à laquelle devait s'effectuer l'inventaire, les populations eurent le temps d'organiser un système de défense.

Documents

1) Diverses réactions aux inventaires : 
 

A Canet d'Olt, on entassa devant la porte de l'Eglise un tas de plusieurs mètres cubes de branches d'aubépines ». (AD, 27 V 4)
A Bournazel, 
on ferma l'unique rue qui menait à l'église par un énorme barrage de buissons et de roues de char « atteignant la hauteur d'un premier étage ». (AD, 27 V 20) 
Pour pouvoir entrer dans l'église de Bruejouls malgré les barrages, le curé faisait entrer son vicaire par une lucarne de la sacristie et se faisait ouvrir la porte de l'intérieur.(AD, 27 V 20)
Vabrettes, on plaça plusieurs jours à l'avance sur les collines des environs, des guetteurs parfois munis de cornes pour sonner en cas de danger. Plus souvent, on utilisa le tocsin. Méfiant, un paroissien avait créé un ingénieux système qui lui permettait de sonner les cloches de sa fenêtre sans se déplacer. 
Bien qu'on ait pris le soin d'éviter les dimanches et jours de foire qui rassemblaient beaucoup de monde, il y avait toujours foule à l'arrivée des inventorieurs. Il y eut de fréquents incidents. (AD, 27 V 20)
Saint-Sernin, le tocsin ameuta la population quand le percepteur se présenta dans la localité. Il se retira, accompagné de l'instituteur et du fils du garde-champêtre. La foule déchaînée les suivit sur plus de 2 kilomètres en ne cessant « de les outrager gravement, de leur lancer des pierres, des mottes de terre, du crottin de cheval et de vache dont leurs habits furent couverts ». Ils furent menacés : « Nous allons vous crever la panse ! ». Les femmes allumèrent un feu et leur lancèrent des arbrisseaux enflammés. L'instituteur fut enlevé alors que les autres réussissaient à s'enfuir. On le frappa à coups de pieds, on lui déchira son pantalon et on le promena ainsi par les rues du village ». (AN, BB 18 2309 (5))
A Rodez, le seul serrurier apte à ouvrir les portes de la cathédrale, voulut bien prêter ses outils mais demanda « comme une faveur » de ne pas être requis, par crainte de représailles. (AD, 27 V 4)

 

 

LA NOUVELLE ORGANISATION DES EGLISES:

L'Eglise constate que son organisation s'accommode mal de la démocratie. Désormais, la religion catholique, fragilisée par la République, sait qu'elle est vulnérable. Les ecclésiastiques font maintenir leur pression sur les consciences pour préserver leur influence sur le monde civil. La désobéissance est dès lors assimilée au péché et à la trahison sociale. Les familles qui ont tendance à croire que l'enseignement sera plus moral dans les écoles religieuses viennent grossir les rangs des effectifs de ces écoles. L'école n'est plus l'école de Dieu mais celle des catholiques, puis de la Droite et progressivement celle des adversaires de la gauche anticléricale. Contrairement à l'école catholique, l'institution publique périclite. L'idéal initial d'unification nationale se meurt sous les assauts d'ambitions politiques. Esseulés, les républicains n'ont d'autre solution que de faire de l'école publique un pendant de l'enseignement privé, contradictoire, mais inévitablement pénétré des mêmes valeurs. La laïque devient l'école des pauvres et des déclassés, ce qui revalorise d'autant l'école catholique, et pour longtemps.

L'école laïque va donc de son côté prôner l'apprentissage de l'éducation civique et morale. A l'école, l'instituteur enseigne la morale universelle, c'est-à-dire ce qui peut être accepté par les adeptes de toutes les religions. 
« Jadis, on ne faisait intervenir, pour réprimer les vices et les défauts de l'enfance, d'autre sanction que les pénalités de la vie future, enseignées par la religion. Aujourd'hui, sans détruire celles-là, on fait appel à l'honneur, à la noblesse des sentiments, à l'élévation des caractères de l'enfant, c'est-à-dire qu'on lui apprend à se conduire lui-même en homme libre et non en esclave : aux craintes serviles a succédé le témoignage de la bonne conscience. » AD 8 T 4 – 2

L'instruction civique permet aussi l'éducation complète de l'enfant. Elle a pour but de former des citoyens.

Quelques années après la loi de Séparation, la situation est toujours combattive entre école laïque et libre. En 1911, l'instituteur de Flavin se plaint du curé auprès de l'inspecteur : «
"  Vous savez de quelle manière les écoles laïques de Flavin sont combattues par le curé, qui voudrait obliger tous les enfants à fréquenter toutes les écoles privées ? (…) Dernièrement un dimanche, en chaire, en parlant des écoles laïques (…) il ajoutait : Je connais des familles où les parents pour se faire obéir de leurs grands garçons, anciens élèves de l'école laïque, sont obligés d'employer le fouet et la trique. Jugez par là de l'éducation qu'on donne dans ces écoles. (…) Le dimanche 2 avril, il disait ; ces jours-ci j'ai vu un enfant de 7 ans qui ne paraissait pas content et je lui ai dit : tu as l'air bien triste : qu'as-tu donc ? et il m'a répondu : comment ne serais-je pas triste, je ne pourrai pas me sauver, car on insulte tous les jours la religion devant moi. (…) Dans ces écoles, on attaque sans cesse la religion et l'on dit aux enfants : retenez bien ce que je vous dis, mais n'en parlez pas à vos parents. Si ces messieurs (les instituteurs évidemment) venaient à m'attaquer, vous le voyez, j'aurais mes témoins (…) quand je vous disais (…) qu'il se passait quelque chose dans ces écoles et que vos enfants y couraient un grand danger, vous voyez combien j'avais raison de vous prévenir (contre) ces êtres immondes et infects qui se sont emparés de l'éducation de vos enfants. »
L'instituteur poursuit : «  Le curé de Flavin refuse impitoyablement les sacrements aux parents de nos élèves, espérant ainsi les amener à retirer leurs enfants de l'école laïque. » Le curé aurait même fait la remarque suivante : « Mon cœur saigne d'avoir vu ce matin des pères et des mères de famille à qui j'avais défendu de s'approcher des sacrements, aller à la table sainte et, je suis obligé de dire : Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font. » AD 5 T 4 – 24 – Instituteur à l'inspecteur, le 28 avril 1911

La situation est plus particulière dans le Bassin houiller où l'Eglise a plus de mal à s'imposer. Pour cela, elle essaie d'encadrer la jeunesse avec les anciens groupes (ACJF, Action Catholique de la Jeunesse Française ), patronages, sociétés de gymnastique et musicales, colonies de vacances), mais aussi avec une nouvelle venue, la JOC (Jeunesse Ouvrière Catholique), spécifique au monde ouvrier. L'événement majeur est la CFTC (Confédération Française des Travailleurs Catholiques) qui donne beaucoup d'espoir aux catholiques pour enfin espérer encadrer les ouvriers. Les difficultés seront malgré tout importantes avec l'apparition de nombreux travailleurs immigrés qui ont abandonné leurs pratiques religieuses après avoir quitté leur pays. La JFCA (jeunesse féminine catholique de l'Aveyron) est créée à partir de 1926 pour lutter contre le relâchement moral des femmes après l'hécatombe des hommes dus à la guerre. Dans le Bassin houiller, un essai est entrepris pour mettre en place une JOC à Decazeville en 1929, mais il faudra attendre 1932 pour voir une nouvelle tentative réussir. De fait, l'Eglise ne parvient pas à créer un courant favorable dans la jeunesse. Il y a toujours de la méfiance chez les travailleurs.

Le régime de laïcité n'ayant pas été étendu en Alsace et Lorraine, Herriot, le nouveau président du conseil veut reprendre une politique anticléricale et étendre le principe de laïcité à ces deux régions. Les catholiques se sentent à nouveau menacés et le général de Castelnau, originaire de Saint-Affrique préconise alors l'union et l'organisation des catholiques en vue d'un programme religieux, social et national, à la fois défensif et constructif pour protéger et restaurer l'ordre social chrétien. C'est ainsi que naît la FNC (Fédération Nationale Catholique) en novembre 1924. La LCR n'est, elle, qu'un maillon de la FNC qui réunit tous les diocèses. Ces dernières veulent combattre par tous les moyens l'anticléricalisme et lutte particulièrement contre la franc-maçonnerie, mais aussi contre toutes les doctrines antichrétiennes comme le socialisme et le communisme. Partout dans l'Aveyron se créent des ligues catholiques, regroupées au sein de la Ligue Catholique du Rouergue. Tout le département est alors mobilisé derrière son évêque qui parcourt celui-ci. En 1926, la LCR (Ligue Catholique du Rouergue) regroupe 20 000 adhérents, chiffre très élevé : c'est une totale réussite. L'Eglise arrive donc à mobiliser la population aveyronnaise. Dans le Bassin, L'Union Catholique engage alors une grande propagande pour que les catholiques mettent en place des ligues. D'ailleurs, à la fin de l'année 1924 toutes les villes du Bassin houiller en possèdent une (Union Catholique des 2 et 4 décembre 1924). Malgré cela et la grande réussite en Aveyron, le Bassin houiller demeure plutôt à l'écart. 
Après la guerre, les colonies de vacances catholiques connaissent un véritable essor.

 Le but de ces colonies est de pallier l'action néfaste de l'école laïque, car les enfants doivent obéir en premier lieu à des exigences d'ordre spirituel et moral. Des colonies municipales sont aussi organisées, dont une à Aubin dont le maire communiste va déchaîner les catholiques contre elle car les enfants partent en scandant « l'Internationale » et « à bas la calotte » avec le drapeau rouge. Pour eux, il s'agit d'une œuvre de propagande et non une œuvre sociale. « Spectacle révoltant que cet embrigadement, cette odieuse exploitation de l'enfance trop faible pour des visées uniquement politiques, pour des visées de chambardement social, avec au bout la guerre civile. » (Union Catholique du 31 octobre 1933)

Les associations catholiques créent des groupes de musique dans le Bassin, comme l'Union Orphéonique. Dès 1921, l'Eglise part en guerre contre le cinéma, car il fait perdre la notion du bien et du mal, le sens du juste et de l'injuste. (Union Catholique, 6 octobre 1921) A Viviez, le curé crée le « bon cinéma » dès 1922. (Union Catholique, 27 février 1927)

Après la guerre, l'Eglise ne sait plus par quel moyen lutter contre la « mauvaise presse ». L' Union Catholique ne mène même plus campagne contre les journaux de gauche. De nouveaux journaux apparaissent, comme Le Courrier de l'Aveyron, à tendance radicale socialiste, et l' Union des Gauches, socialistes, qui viennent eux aussi concurrencer L'Union Catholique. Ainsi, dans le Bassin decazevillois, l'Eglise a beaucoup de mal à s'imposer et semble même abandonner la lutte contre l'inefficacité de ses tentatives. Elle n'a pas su mettre en place un journal local adapté au milieu ouvrier. Les sœurs elles, sont toujours présentes dans le Bassin, pour s'occuper des malades, les soigner, aussi bien dans les hôpitaux qu'à domicile. Elles bénéficient toutes d'une grande estime auprès de la population du Bassin, et même le maire communiste, Ginestet, d'Aubin, leur accordera des subventions. 
La fête de Sainte Barbe (fête des mineurs) existe toujours dans le Bassin, mais d'une fête essentiellement religieuse, , elle est devenue une fête folklorique. Le caractère religieux n'existe plus, ce n'est plus que l'occasion de s'amuser. Les Pâques confirment encore la dégradation de l'absence de sentiment religieux surtout chez les hommes. L'Eglise arrive à maintenir tant bien que mal les femmes du Bassin sous son influence, mais les hommes eux, semblent irrémédiablement perdus. Pour le reste de l'Aveyron, il reste une forte majorité de « pascalisants » : plus de 80%. Le Bassin est donc un îlot dans toute cette population encore très croyante.

 

1) La laïcisation des école congréganistes 
 

Dans l'esprit de Waldeck-Rousseau, la loi de 1901 devait être appliquée de façon libérale. Son successeur, le sénateur radical, E. Combes, allait la mettre au contraire en application avec une grande rigueur et mener une inflexible politique de laïcité, soutenue par une majorité nettement plus orientée à gauche à la suite du succès d'avril-mai 1902 et dont les membres étaient désireux de prendre des mesures contre ces congréganistes qu'ils avaient trouvés bien des fois devant eux durant la campagne électorale.

Dès son arrivée au pouvoir, Combes décida la fermeture de toutes les écoles religieuses non autorisées. Ces établissements étaient nombreux dans l'Aveyron. L'application de la loi y provoquait un grand mécontentement. D'innombrables pétitions furent adressées au Préfet à ce sujet. Les motifs invoqués pour le maintien de ces écoles furent divers : on disait l'estime en laquelle on tenait « ces admirables éducatrices et servantes dévouées jusqu'à l'héroïsme des pauvres malades » , (Prades d'Aubrac, 2 V 8 (4)) insistant ainsi sur le rôle social qu'elles jouaient. L'on avançait aussi le droit imprescriptible du père de famille de faire instruire ses enfants selon sa conscience. 
L'on mettait également l'accent sur le fait que tous désapprouvaient cette mesure et qu'il était à craindre qu'elle ne modifie « les sentiments de la commune à l'égard de la République » . (Montézic, 13 T 2 (5) )

Ces protestations ne réussirent qu'en bien peu de cas à retarder de quelques mois la fermeture des écoles. Devant le peu de réussite des pétitions, les populations tentèrent d'entraver matériellement l'application de la loi. On refusa de louer les locaux dans lesquels pourrait s'installer l'instituteur laïque. 
Les passions nées de la campagne électorale n'étant pas éteintes, le mécontentement prit parfois un aspect plus violent. Si, dans certaines communes, les femmes se contentèrent d'envahir l'école et de faire sonner le tocsin le jour de l'expulsion des sœurs, de graves incidents naquirent parfois dans d'autres. 
L'incident de Camares du 26 juillet 1902 semble avoir valeur d'exemple, tant il illustre l'état d'esprit qui régna dans certaines régions. A la colère née de la disparition prochaine de l'école congréganistes, s'ajoutèrent ici les rancoeurs accumulées durant la campagne électorales passionnée qui s'était déroulée dans la circonscription de Saint-Affrique. Un inspecteur primaire qui se trouvait par hasard dans cette localité du Sud-Aveyron, fut pris à parti par quelques femmes qui croyaient qu'il venait laïciser l'école de la paroisse. Le tocsin ayant ameuté 300 à 400 personnes, il fut assailli à coups de pierres et de bâton et assez grièvement blessé à l'épaule. (AN, F 19 6076) A demi lapidé, il se réfugia dans la mairie qui fut alors assiégée par les manifestants. Enfin libéré par les gendarmes qui avaient fait preuve jusque là d'une étrange passivité, il fut escorté par eux jusqu'à son hôtel. En chemin et malgré leur présence, l'inspecteur fut encore conspué, insulté et couvert de boue et d'ordures.

Des cris s'étaient fait entendre durant la manifestation : « Vive la liberté ! Au bûcher les laïcs ! A bas les protestants ! ». Le maire de la commune rapporta au préfet : « On aurait vraiment cru à la reproduction d'une petite Saint Barthélemy. Sûrement le sang aurait coulé si quelque protestant avait osé se montrer. (Rapport du maire, AD, 29 V 8)

Les élections législatives et les prises de position respectives des deux communautés avaient ranimé une hostilité latente. Les protestants étaient rendus responsables de la politique de laïcité que menait le gouvernement.

Des mesures s'imposaient : 14 procès-verbaux furent dressés. Le préfet proposa la suspension du traitement du curé de la paroisse qui, loin de blâmer la manifestation, l'aurait au contraire approuvée en chaire le dimanche le dimanche suivant, le déplacement du brigadier de gendarmerie qui avait manqué à ses devoirs et la laïcisation immédiate de l'école des filles.( Rapport du préfet, AD, 29 V 8 )

Ces mesures paraissaient d'autant plus nécessaires que, d'après la rumeur publique, la population se proposait, à la prochaine arrivée d'un inspecteur primaire, de s'armer de fourches, de revolvers et de fusils. (Rapport de gendarmerie, AD, 29 V 8)

L'agitation fit tache d'huile : les habitants de la commune voisine de Fayet, croyant qu'on allait expulser leurs religieuses, se soulevèrent aussi, armés de faux et de faucilles et, encerclant le couvent, promirent de défendre leurs sœurs jusqu'à la mort. (AN, F 19 6076 )

L'état d'exaltation de ces populations était si violent qu'il amena le préfet à gagner Paris pour y converser de ces problèmes avec le ministre de l'intérieur. (Le Peuple Français, 15-8-1902)

« C'est, avec les départements bretons, celui qui souleva le pire fanatisme contre la loi sur les associations », constatait quelques années plus tard le procureur général de Montpellier. (AN, BB 18 2309 (5) )

2) Les grandes phases de laïcisation et de fermeture

La première mesure effective des autorités laïques est de chasser les congrégations des écoles publiques. A la rentrée 1902-1903, près de 100 écoles ont changé de personnel depuis moins de deux ans. Le 1 er août 1902, le premier décret ferme les établissements ouverts sans autorisation. En Aveyron, une seule école est supprimée, à Saint-Georges de Luzençon.

Souvent, l'administration est dans l'impossibilité de faire respecter la loi car il apparaît difficile de reloger les enfants : « Beaucoup d'écoles publiques appartiennent à la congrégation même, ou lui sont prêtées par un particulier, ou bien louées à la commune mais par un bail contenant une clause de résiliation en cas de laïcisation ». (AD 13 T 2 – 6, 17 février 1903, Rapport de l'Inspecteur d'Académie au Directeur de l'enseignement primaire).

Ainsi, le passage des congrégations à l'école libre ne se fait-il pas sans difficultés.

A Rodez, 490 enfants sont dispersés dans 5 établissements catholiques : « Il n'y a que deux écoles publiques de filles (en dehors de l'école annexe) à Rodez. C'est absolument insuffisant. L'une de ces écoles a plus que l'effectif qu'elle peut recevoir (il est vrai qu'elle a des pensionnaires) ; l'autre pourrait recevoir encore 30 élèves environ en créant un deuxième emploi d'adjointe. Des créations d'écoles et d'emplois ou la construction d'une vaste école seraient nécessaires pour assurer le service scolaire. » ( AD 29 V 7 Enquête sur l'état des écoles congréganistes (possibilités de laïcisation, état des baux…)).

La nécessité de reloger les enfants impose aux autorités laïques la fastidieuse quête d'une salle declasse « fût-ce une grange ou une étable » que certains villages sont incapables de fournir, et que beaucoup s'abstiennent de proposer. Les municipalités répugnent à se charger d'une tâche impopulaire. Les élus de Camps Lagrandville refusent d'entreprendre la moindre démarche. Le Conseil considère qu'il est malsain d'expulser les religieuses qui donnent entière satisfaction à la population ; que l'opération grèvera dangereusement les finances de la commune ; qu'il est impossible de trouver un local libre et que le moment est mal choisi. En définitive, « il émet le vœu que M. le Préfet veuille surseoir à la laïcisation projetée ». (AD 13 T 2 – 6, 17 février 1903, Rapport de l'Inspecteur d'Académie au Directeur de l'enseignement primaire).

Lorsqu'un inspecteur trouve un local adéquat, il se précipite chez son propriétaire avant que la propagande adverse ne le fasse changer d'avis. Il lui offre un bail provisoire, avec clause de résiliation si le local n'est pas agréé dans un délai de deux mois. Le succès passe par la rapidité : « Si l'on tarde trop, si l'inspecteur n'est pas en mesure de tendre immédiatement un bail au propriétaire consentant, l'échec est certain, les opposants ont le temps de se concerter, d'agir sur le propriétaire par des menaces ». (idem)

L'avalanche de laïcisation, puis la fermeture d'établissements non autorisés conduit les évêques, début 1903 à inviter les religieuses à se séculariser et prendre l'habit civil.

Etrange confrontation que celle à laquelle se livrent les deux camps. Les républicains constatent que la proclamation de la laïcité de l'école ne suffit pas. L'école congréganiste mourante voit s'élever à sa place une école catholique assez semblable mais réglementaire.

Document 3 

Lettre du maire de Plaisance au préfet, décembre 1905 (AD 13 T 1 – 24)

Monsieur le Préfet

Je vous adresse ci-joint un mémoire que j'ai fait établir et que je certifie sincère et véritable. Il expose la situation du local pressentie pour l'école libre, ainsi que les motifs d'opposition et de réfutation que peut présenter la défense.

Maire républicain d'une commune républicaine, je crois devoir vous exposer la situation que créerait au parti l'ouverture de cette école.

Elle est provoquée par les curés ayant à leur tête l'abbé Bertrand supérieur du petit séminaire de Belmont, lequel originaire de la commune est le prêtre le plus remuant de tout le canton de Saint Sernin.

Les promoteurs de cette école en ont fait leur plate-forme électorale (le vicaire de Plaisance est aussi compromis dans cette affaire). A cet effet, ils ont fait défroquer la religieuse la plus sympathique du couvent pour la mettre à la tête de l'école libre, Marie E. la postulante n'étant qu'un prête nom et Sœur Cécile (elle a un frère instituteur) devant jouer les grands rôles. Qu'arrivera-t-il si l'école ouvre ? La dite Cécile, en mai prochain sera l'agent électoral le plus dangereux, et, faut-il l'avouer, fera peut-être la majorité de droite à gauche par l'agitation qu'elle sèmera et l'influence qu'elle aura sur la masse, car il y a ici entre les partis extrêmes, une masse indifférente qui forme la majorité, selon qu'elle incline à droite ou à gauche : c'est cette quantité flatteuse qu'elle peut accaparer.

Si l'école ne s'ouvre pas, l'opposition tombera d'elle-même, nos institutrices auront vite fait d'oublier les sœurs et nous aurons le champ libre pour les prochaines élections.

C'est pour la situation politique de la commune une question de vie ou de mort ; car, alors même que pour obtenir l'ouverture nos adversaires auraient fait des promesses politiques, ils seraient de mauvaise foi et incapables de les tenir ; c'est pourquoi, Monsieur le Préfet, je vous demande au nom du parti républicain de la commune, d'obtenir du Conseil départemental non seulement une opposition qui s'impose pour les motifs ci-joints mais encore la faire établir de telle façon que, même en cas d'appel, le jugement soit confirmé.

 

Question

A la lecture des documents contenus dans le texte de présentation et dans le document ci-dessus, vous montrerez ce qui rend la laïcisation difficile et en quoi elle est un enjeu politique. 

3)  Le problème de neutralité 

La séparation de l'école publique et de l'Eglise libère les instituteurs laïcs de la contrainte du clergé. Beaucoup d'entre eux remettent en cause la neutralité. D'importantes personnalités les soutiennent, en particulier les rédacteurs des nouveaux manuels qui affichent leur scepticisme à l'égard de la religion, sinon leur athéisme. Les interventions des hauts dignitaires de l'épiscopat français, à partir de 1904, atteignent leur paroxysme dans les années 1907-1909. L'argument le plus répandu est le viol de la neutralité par les instituteurs laïcs.

Saisi de la question, le Conseil Général de l'Aveyron lui consacre une séance, le 15 septembre 1908, reproduite dans l' Union catholique. Monsieur Lacombe, maire de Rodez, s'insurge contre la versatilité des catholiques qui ont « pendant plus de 20 ans (…) prêché la révolte contre la loi organisant l'instruction laïque et obligatoire et fulminé contre le principe de la neutralité… voici maintenant que par un de ces brusques revirements (…) ils affectent d'en être les plus ardents défenseurs ». (Séance du Conseil Général du 15 septembre 1908, paru dans l' Union Catholique le 1 er octobre 1908) 
Monservin, conservateur, lui rétorque que l'enfant ne doit rien entendre qui puisse altérer sa conscience, qui puisse frapper ses sentiments, qui soit contraire envers ses devoirs pour la patrie ».

Les autorités républicaines ne sont pas dupes :  « Ce qui se cache derrière ces bruyantes revendications de neutralité, c'est en réalité une campagne savamment et puissamment organisée pour alarmer l'opinion et jeter le discrédit sur l'ensemble des livres laïques, sur l'école laïque, sur le corps des instituteurs. » idem 

Document 4

Saint Geniez de Bertrand, février et mars 1912 (AD 4 T 4 – 3)

Le 21 octobre 1911, le curé de Saint Geniez amena à l'école laïque sa petite nièce, qu'il avait à sa charge : grands éloges à l'institutrice sur son zèle, son instruction, etc. A ce moment-là, on avait déjà à l'école (depuis octobre 1909) l' Histoire de Calvet (manuel d'histoire).

En décembre, trois démarches faites par une personne déléguée par le curé auprès de l'institutrice pour l'inviter à remplacer les manuels condamnés. Refus de l'institutrice. Le dimanche suivant, grand sermon contre le livre et surtout l'école : ce n'est pas, dit le curé, que le livre en lui-même soit très dangereux car l'enfant ne peut comprendre la portée de certaines expressions mais les commentaires du maître inoculent dans l'esprit de l'enfant un poison dont il est incapable, lui curé, de combattre les funestes effets par une heure de catéchisme quotidien. Le curé conclut d'ailleurs d'une manière imprévue, que tous les enfants envoient leurs enfants à l'école comme par le passé ; il aura les moyens de faire capituler l'institutrice.

De fait, dès le lendemain, la nièce du même curé revient à l'école.

Le 1 er février, fête de l'Adoration, les prêtres de la paroisse se réunissent à Saint Geniez. D'où démarche de la mère du curé, pour demander de nouveau à l'institutrice le changement des manuels. « Ce n'est pas dit-elle, par l'initiative de mon fils que la lutte recommence, mais ses collègues l'ont poussé et même contraint. » Et elle cite à l'institutrice les paroles du doyen de district, supérieur du curé de Saint Geniez : « M. le Curé, je vous mets en demeure de retirer immédiatement votre nièce de l'école laïque, sinon j'en réfèrerais à Mrg ». La mère du curé déclara obéir la mort dans l'âme et la quitta en la remerciant et en pleurant.

Le dimanche suivant, 4 février, sermon du curé : il se déclare l'ennemi de la lutte, recommande la tranquillité et la paix. En fait, seule la nièce du curé a quitté l'école à cette date.

Dans la semaine suivante, le curé parcourt les maisons du village, demandant aux parents la promesse qu'ils retirent leurs enfants de l'école ; quand ils résistent, il menace du refus de sacrements et de l'exclusion du catéchisme.

Le vendredi 9, cinq mères de famille viennent trouver l'institutrice : démarche d'ailleurs très polie : elles déclarent que les livres en question ne contiennent rien de répréhensible, mais qu'elle ne peuvent faire le sacrifice des sacrements. Le lendemain, une élève quitte l'école, puis deux autres, cousines germaines de la précédente.

Entre temps, calomnies sur l'institutrice, qui est accusée de tenir des propos immoraux aux enfants, notamment de leur apprendre comment se font les enfants (à seule fin de prouver que la Vierge ne pouvait être vierge) etc. Le curé prévient le maire de quatre accusations, et les deux conseillers municipaux de Saint Geniez (ils sont deux dans la section). Les deux conseillers viennent trouver l'institutrice, se déclarant convaincus que les quatre accusations étaient calomnieuses ; puis parlant des manuels, l'un des deux encourageant d'ailleurs l'institutrice à conserver le livre, l'autre lui reprochant de n'en pas changer pour le motif suivant : « Vous êtes cause, Mlle, que ma femme est malade, et que vous l'amenez à la tombe ». Enquête du maire de Saint Geniez sur la prétendus propos immoraux, le 16 février : deux élèves sont interrogés, répondant négativement. : l'affaire en reste là. Le dimanche 25 février, le curé annonce au sermon que l'évêque l'invite à priver de sacrements, (…), les parents récalcitrants ; il lit la lettre de l'évêque ; puis évidemment ennuyé d'être obligé à une lutte qu'il n'approuve pas complètement, il annonce qu'il va faire venir à ses frais un prêtre étranger pour prêcher une retraite… et le mettre à l'abri des responsabilités.

Depuis, plusieurs élèves ont quitté l'école, le curé ayant refusé de les accepter au catéchisme : deux le 1 er mars, deux autres le 4 mars, un le 11 mars, deux le 18 mars. (…)

Question

Montrez comment le principe de neutralité agite les esprits et comment une simple affaire de manuels a eu des conséquences au niveau d'un village.

 

4) Naissance de l'école libre

En mars 1906 paraît dans le Bulletin de l'enseignement libre une mise au point de l'évêque (Mrg Ligonès) sur l'état de l'école privée. Les premiers véritables effets de la loi de 1901 commencent à se faire ressentir. La nouvelle institution catholique souffre à la fois d'une crise morale et de la désorganisation matérielle. Aussi, lui parut-il nécessaire de s'organiser et de se donner des règles précises autour d'un projet de réforme qui prendra réellement corps en 1914 et dont le règlement paraîtra en janvier 1914 dans le Bulletin de l'enseignement libre.

Le Patrimoine de L' EGLISE :

La revendication en propriété des presbytères, des églises et de leur mobilier apparut dans la plupart des cas. « Presbytères et églises sont la propriété personnelle de quelques particuliers et des paroissiens » . (AD 27 V 20).
Le curé de Cayssac ajoutait en toute bonne foi aux inventorieurs :  « C'est sûrement par erreur que vous êtes ici » . Cette notion de propriété, très importante pour des ruraux habitant de plus un département pauvre, et qui semblait méconnue, voire niée, fut un des facteurs qui favorisa l'agitation. Le curé de La Bastide-Solages, en poste depuis 50 ans, précise que tous ses paroissiens, selon leur fortune, avaient contribué à l'érection de l'église, qu'il avait lui-même dépensé sans compter ses petites économies pour l'embellir, qu'il s'était lui-même fait simple ouvrier et que c'était à la sueur de son front et à l'aide de la varlope qu'il avait fabriqué les armoires qui se trouvaient à la sacristie. Il concluait : « l'église est ma propriété et celle des paroissiens » .( AD 27 V 20)

Ces réflexions dénotaient une méconnaissance à peu près totale des buts réels de l'inventaire : mais le fait qu'il ait pour objet des biens n'appartenant pas à l'Etat rendait suspecte l'opération et l'assimilait à une spoliation. La responsabilité d'une telle interprétation incombait totalement à la presse cléricale qui publiait inlassablement des articles sur ce thème. On retrouve d'ailleurs bien souvent dans les protestations des expressions empruntées presque mot pour mot à l' Union Catholique ou à La Croix. Nous voyons donc le rôle essentiel joué par la presse dans une certaine image de la loi et la responsabilité qu'elle porte dans les troubles qui marquèrent son application.

Les derniers inventaires ayant eu lieu, le problème de l'application de la loi de Séparation n'était pas résolu. La loi du 2 janvier 1907 prévit qu'en l'absence d'associations cultuelles, évêchés, presbytères et séminaires feraient retour au département et à la commune et que les biens des fabriques seraient attribués aux établissements communaux d'assistance ou de bienfaisance. Les presbytères furent, dans la majorité des cas, laissés à la disposition des curés. Toutes les tentatives du gouvernement français pour aboutir à un compromis acceptable par les deux parties ayant échoué, le statut quo fut maintenu : l'église resta affectée à la célébration du culte, mais les curés y demeurèrent occupants sans titre juridique. La situation n'évolua pratiquement plus jusqu'en 1924, date à laquelle Pie XI autorisa la formation d'associations diocésaines.

Dans le département, des querelles et des polémiques nombreuses s'élevèrent entre curés et municipalités anticléricales au sujet de sonneries de cloches, de location de chaises, mais on peut dire que l'année 1907 voyait la fin des grandes manifestations de masse qui avaient eu lieu lors des expulsions de religieuses et lors des inventaires.

DOCUMENTS

1) Inventaire des biens de la Fabrique de Saint-Cyrice de Rodez (AD 9 V 13)

-  Lettre de protestation des membres de la Fabrique  

Monsieur l'Inspecteur, 
Au nom de la Fabrique de la paroisse du Sacré-Cœur de Rodez, je déclare que le terrain sur lequel l'église du Sacré-Cœur est construite, est propriété privée, et j'affirme que cet édifice, a été construit grâce à la générosité et au concours de toutes les familles de la paroisse, sans la plus minime contribution de l'Etat, du département ou de la commune. Il y a vingt ans, notre quartier, en était réduit à une modeste église, contenant à peine la moitié de la population, et les gens entassés, s'étouffaient dans ce local par trop insuffisant. Un homme, envoyé par le Ciel nous arrive, sans ressource personnelle, mais avec l'ambition au cœur de doter sa nouvelle paroisse d'un splendide édifice. Il achète un terrain, creuse des fondations gigantesques, et comme on lui demande d'où il sortira l'argent, il répond : Dieu y pourvoira. Peu à peu, les murs s'élèvent, mais aussi, que d'ennuis, que de tracasseries, disons-même par la suite, quel martyre !! cependant, rien ne l'arrête. Chaque pierre lui coûte une larme, qu'importe, sa chère construction montera toujours. Cet homme vaillant, dont le mérite n'est égalé que par la modestie, et qui fait des miracles sans s'en apercevoir, nous dote dans quelques années, du plus coquet édifice de notre ville, tout en favorisant par cet ouvrage, la prospérité de notre quartier. La bâtisse extérieure terminée, il s'efforce de lui donner une parure intérieure d'un goût et d'une richesse remarquable, et cet humble qui regarde à deux fois pour remplacer sa vieille soutane, ne recule devant aucun sacrifice quand il s'agit de sa chère construction. Quel spectacle douloureux pour notre bien aimé pasteur, et en même temps écœurant pour toute la population du Faubourg, que, celui de voir la propriété de ce terrain et de cet édifice contestée par une loi aussi injuste que sacrilège. C'est pourquoi je proteste hautement et énergiquement au nom de la Fabrique, au nom de toutes les familles de la paroisse unanimement présentes ici de corps ou d'union, contre l'acte injurieux que vous commettez aujourd'hui. Je vous prie, Monsieur l'Inspecteur, d'insérer la présente protestation en tête de votre procès verbal.

-  Inventaire descriptif et estimatif des biens de toute nature détenus par la Fabrique paroissiale de l'Eglise Saint-Cyrice à Rodez

Avons procédé ainsi qu'il suit à l'inventaire descriptif et estimatif des biens de toute nature détenus par la Fabrique de l'Eglise Saint-Cyrice à Rodez. Reçu au perron de la porte principale de l'église par M. l'abbé Vidal et plusieurs membres du Conseil de Fabrique, ils nous ont d'abord donné lecture (…) d'une protestation visant principalement la propriété du terrain et les bâtiments composant l'église. Nous répliquons que les immeubles par nature détenus par la fabrique nous paraissent constituer une propriété privée et que notre intention est de ne pas les comprendre dans l'inventaire. (…)

2) Inventaire des biens dépendant de la Fabrique paroissiale de Conques (AD 9 V 11)

-  Lettre de protestation du curé de Conques

Nous soussignés, membres du conseil de Fabrique de l'église de Sainte Foy de Conques, déclarons qu'en assistant à l'inventaire qui va se faire, nous voulons seulement sauvegarder les droits de la Sainte Eglise. Dès lors, notre présence ne doit être en aucune manière considérée comme une acceptation de la loi du 9 octobre 1905. Le Saint Père s'étant réservé le jugement à porter sur cette loi, nous souscrivons d'avance à sa décision. Nous faisons en conséquence toutes les réserves nécessaires tant pour l'inventaire fait à notre insu du 14 au 19 avril 1903 que pour celui qui va se faire aujourd'hui. En cette douloureuse circonstance qui jette dans notre âme de catholique une tristesse immense nous ne pouvons pas oublier cette page glorieuse de l'histoire de notre vieille basilique nous narrant la force, le courage, de ces hommes vaillants dont les noms sont inscrits dans tous les cœurs, qui lors de la grande révolution, sauvèrent le fameux trésor de l'église de Conques qui est la gloire du pays et qui a fait de Conques un sanctuaire illustre entre tous les sanctuaires de l'Aveyron aujourd'hui comme de l'univers entier. De ce trésor de Conques, les évêques de Rodez en ont eu toujours une grande sollicitude surtout l'Eminence Cardinal Bonnet qui a tant fait pour cette ville, ce trésor. Les évêques de Rodez l'ont confié à notre garde ainsi que tous les objets du culte. Nous manquerions donc au plus sacré des devoirs si en suivant d'ailleurs les conseils des chefs éclairés du diocèse nous n'élevions pas notre voix pour protester contre la violation de nos droits et si nous ne faisions pas aujourd'hui les réserves les plus expresses. 
Nous n'assisterons donc à vos opérations, M. l'agent des domaines, qu'à titre de témoins attristés. Mais nous déclarons encore et d'avance que nous adhérons pleinement au jugement que portera le Saint Père sur la loi qui a été promulguée et en particulier sur la dévolution des biens aux associations cultuelles.
Nos réserves porteront : 
- sur l'estimation des objets mobiliers et des immeubles et sur tous les biens qui seront décrits au présent inventaire. Cette déclaration faite par l'agent des Domaines sera par conséquent non contradictoire, non acceptée par nous, ne pourra en aucun cas nous être opposée. 
-  sur le classement des biens effectués en vertu de l'article 6 du décret du 29 octobre 1905.
-  sur les biens qui n'appartiennent pas à la Fabrique et que les généreux bienfaiteurs ou pèlerins ont déposé aux pieds de notre grande et glorieuse martyre Sainte Foy comme gage de leur piété ou de leur reconnaissance. Nous avons l'impérieux devoir de faire sur ces biens comme sur tous les autres dont nous avons la garde, les réserves que de droit. Nous croyons donc pour dégager notre responsabilité que la présente déclaration et protestation seront consignées dans l'acte que vous allez rédiger, M. l'agent des Domaines.
Et maintenant, comprenant toute la délicatesse de votre mission, nous désirons qu'elle s'accomplisse dans le calme. Appréciant votre courtoisie, notre protestation ne vise en rien votre personne. Elle n'a d'autre but que l'accomplissement d'un devoir sacré. 
Conques, le 5 février 1905

-  Inventaire et description des biens dépendant de la Fabrique paroissiale de Conques (extraits)

Eglise de Conques classée comme monument historique sise sur la place publique de Conques (…)
-  chaire avec son abat-voix en bois scellé au mur
-  fonts baptismaux en pierre munis d'un couvercle en métal, scellés au sol.
-  3 bénitiers en pierre de 1 mètre de haut revendiqués par M. le curé, scellés au sol.
-  3 vitraux peints à personnages dont l'un représentant l'enfant Jésus (…) est revendiqué par M. le curé.
-  Grille du chœur fer forgé 6 mètres de long environ scellée au sol revendiquée par M. le curé.
-  Grille de bas côté hauteur 2 mètres environ en fer forgé scellée au sol revendiquée par M. le curé.
-  Maître autel en maçonnerie réclamé pour 300 francs par M. le curé pour réparations faites.
-  2 statues en pierre scellées au mur, 1 mètre de haut environ face aux fonts baptismaux. (…)

Autres biens 
14) Coffre fort en fonte renfermant la statue de Sainte Foy estimé 100
15) Coffre fort en fonte renfermant les principales pièces du Trésor, estimation 400 (…)
53) Une statue de Sainte Foy en terre cuite sur socle, placée derrière le maître autel, revendiquée par la famille Terral, estimation 30.
54) 4 lustres en cuivre à une rangée de lumières suspendus derrière le maître autel revendiqué par M. le curé, estimation 30.
55) Orgues neufs, mobiles à soufflets revendiqués par M. le curé, estimation 5000.
63) 2 dalmatiques tissés d'argent, couleur blanche, estimation , l'ensemble, 100
64) 2 autres, toile blanche, brodés d'or, estimation, l'ensemble, 60 Ces 4 dalmatiques sont revendiqués par M. le curé. 
65) 2 dalmatiques en velours rouge galonnés d'or, estimation, l'ensemble, 150 (…)
74) 8 habits d'enfants de chœur, 16. (…) 
78) 1 ostensoir en métal doré haut de 0,40 m environ, 50
79) 2 ciboires en métal doré hauts de 0,30m environ, chacun, 60 
80) 1 calice avec sa patène en métal doré, 50
81) 1 calice avec sa patène en argent doré finement ciselé, XVIIème siècle, 200 (…) 
86) 4 nappes d'autel, ensemble, 10 (…)
88) 6 missels, ensemble, 6 (…) 
115) au clocher nous avons remarqué 4 cloches paraissant en bronze l'une pouvant avoir 1m de diamètre à la base, 400, la 2 ème et la 3 ème paraissant identiques sur 0,80m de diamètre, chacune, 220, enfin , la 4 ème toute petite, 0,30m de diamètre à la base, 50. 
116) presbytère sis face au côté droit de l'église légué à la Fabrique par l'abbé Calsade décédé le 12 février 1873 aux termes de son testament du 25 janvier 1873, Maître Périer notaire à l'exception de deux pièces qui ont été données à la commune par l'abbé Aymé, antérieurement en 1840, estimé 4000 
117) 12 ares 0,4 de terrain en nature de jardin dont la plus grande partie a été léguée à la Fabrique par l'abbé Calsade aux termes du testament sus relaté, 300.

Dans le prebytère, nous avons trouvé comme biens de Fabrique : (tous les biens ci-dessous sont des objets classés et donc non estimés) 
118) Reliquaire dit de Pépin Ier, roi d'Aquitaine 817-838, or repoussé sur âme de bois, émaux cloisonnés, filigranes, cabochons et intailles, IXème siècle. 
119) Grande statue de Sainte Foy, or et argent doré et repoussé sur âme de bois, émaux cloisonnés, filigranes, gemmes, cabochons, intailles et camées, IXème siècle. 
120) « A », dit de Charlemagne, argent repoussé et doré sur âme de bois, filigranes et cabochons, pierres gravées, émaux, IXème siècle. 
121) Reliquaire dit du Pape Pascal II, 1099-1118, argent repoussé et en partie doré sur âme de bois, XIème siècle. 
122) Autel portatif dit de Bégon III, abbé de Conques, 1087-1108, porphyre rouge et argent niellé, XIIème siècle.
123) Autel portatif, albâtre oriental, argent doré, filigranes, cabochons, émaux cloisonnés, XIIème siècle. 124) Reliquaire dit Lanterne de Saint Vincent de Paul, argent repoussé et en partie doré sur âme de bois, XIème siècle. 
125) Tableau reliquaire , hexagone irrégulier, argent repoussé et en partie doré sur âme de bois, cabochons, verroteries, filigranes, XI-XIIèmes siècles.
126) Tableau reliquaire pentagone, argent doré sur âme de bois, cabochons (…)
133) Ceinture de Sainte Foy, tissu de soie et garniture dargent, XIIIème s. (…) 
137) Petite chaise de Sainte Foy, argent, loupes de cristal, cabochons, pierres taillées, XIVème s. (…)
169) Chapelle de Sainte Foy sise à mi-montagne de l'autre côté du Dourdou en face Conques, complètement vide, sans autel, dont le terrain est revendiqué par M. le curé et la construction par la population de Conques.

3) Extrait du registre des délibérations du Conseil Municipal (AD 9 V 11)

Le Conseil, après avoir délibéré,

Considérant que le presbytère de Conques et le jardin en dépendant se trouvant actuellement sous séquestre comme ayant appartenu à l'ancienne Fabrique paroissiale de Conques, Considérant que la Commune de Conques a besoin du presbytère pour le logement du Trésor et du gardien du Trésor, Décide que ces immeubles seront loués par la commune à l'administration des Domaines pour 3, 6 ou 9 ans à partir du 14 octobre 1906 pour la Commune jouir les dits immeubles en bon père de famille, sans pouvoir prétendre à aucune indemnité ou dissimulation de prix pour quelque cause que ce soit. Les impôts, primes d'assurance, réparations de toutes sortes, resteront à la charge de la Commune. Le prix du bail sera fixé à la somme de cinquante francs par an que la Commune versera au bureau des Domaines à Conques. Les termes afférents aux années commencées le 14 Xbre 1906 et le 14 Xbre 1907 seront payés immédiatement. Les droits de timbres, d'enregistrement et autres restent à la charge de la Commune. En conséquence, M. le Maire est autorisé à passer acte de bail avec le séquestre, aux conditions énoncées ci-dessus.

Fait et délibéré à Conques les jours, mois et an susdits. Ont signé au registre tous les membres présents.

Pour extrait conforme, Le Maire.

Vu et approuvé,

Rodez, le 2 octobre 1908, Le Préfet de l'Aveyron.

Devenu bien communal depuis la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la gestion, l'entretien, la surveillance, la visite du trésor sont confiées toujours aux Pères Prémontrés qui ne sont cependant qu'affectataires alors que le bon usage de l'ensemble du trésor, bâtiments et objets est sous la surveillance des Monuments Historiques. Ainsi, aucun changement proposé par chacune des trois parties ne peut être réalisé sans l'accord des autres. Jusqu'au début des années trente, la garde et la visite du trésor étaient assurées par le curé de Conques, sans aucun tarif d'entrée, le dédommagement étant laissé à l'appréciation des visiteurs. Vers 1950 une billetterie fut installée et le produit de la vente partagé entre la commune et les Pères Prémontrés. Ce n'est qu'en 1951 qu'une convention tripartite fut mise au point : la recette partagée ainsi, 15% aux desservants, 50% à la commune, 30% à l'Etat.

A la fin du XIXème siècle, le trésor était conservé provisoirement dans le presbytère en attendant son retour dans l'église une fois restaurée. Après l'Exposition Universelle de 1889 et le succès remporté auprès du public, une présentation plus adaptée, dans une salle indépendante, consacrée uniquement au trésor devint nécessaire. Vers 1895 une telle réalisation avait été envisagée par Monseigneur Bourret qui avait obtenu du service des Monuments Historiques une promesse d'aide. En outre, le député de l'Aveyron, conscient de l'importance économique du projet, insistait personnellement. En cette période de troubles entre l'Eglise et l'Etat, les journaux parisiens saisirent l'occasion, en Août et septembre 1908, pour dénigrer les conditions de conservation du trésor, pensant que Conques était incapable de conserver un trésor qui appartenait au patrimoine de France. On craignait principalement le vol et l'incendie. Le maire de Conques, Benazech, protesta vivement et allégua que le trésor était avant tout le patrimoine de Conques. Il craignait que le trésor ne fût transféré dans un musée de Paris, peut-être le Louvre. La détermination des habitants de Conques, de leur curé, de leur maire et du cardinal fut telle qu'elle porta ses fruits en décembre 1908 ; le sous-secrétaire d'Etat, délégué aux Beaux-Arts, lors d'une visite d'inspection, décida enfin la construction d'un édifice d'exposition. 
Chanoine de Saint-Denis, « Sainte-Foy de Conques et son trésor » in Revue religieuse de Rodez et de Mende, n° du 18 décembre 1908

QUESTION :

Montrez que la valeur des biens détenus par la Fabrique de Conques méritait d'être inventoriée.

LES REFLETS DES DEBATS : LA SEPARATION ET LA PRESSE AVEYRONNAISE

La lutte contre les congrégations menées par Combes s'était poursuivie en 1903 par le refus d'autorisation opposé à la presque totalité de celles qui l'avait sollicitée et s'était terminée en apothéose par la loi du 7 juillet 1904 qui interdisait l'enseignement à tous les congréganistes. Cette politique n'avait pas pour conséquence directe, la séparation. Combes, en réalité, comme une majorité de radicaux qui proclamaient hautement leur attachement au principe de la séparation, ne la souhaitait que modérément, le Concordat permettant en effet au pouvoir civil de garder un certain contrôle sur la vie de l'Eglise. Mais sa politique de laïcité agressive, la pression des socialistes qui voulaient liquider le programme radical pour passer à l'étude des réformes sociales qu'eux-mêmes réclamaient, l'influence des groupes de pression (Maçonnerie, Libre-Pensée, Ligue des Droits de l'Homme) d'une part, l'attitude des cléricaux lors de la laïcisation des écoles congréganistes, l'ingérence directe du clergé dans les luttes électorales, avaient rendu la séparation inévitable. L'affaire des Fiches, en entraînant la démission du Cabinet le 14 janvier 1905, ne permit pas à Combes lui-même de faire voter cette Séparation qu'il n'avait peut-être pas voulue mais que sa politique avait entraînée.

La nouvelle de sa chute fut reçue avec une grande satisfaction par la presse cléricale aveyronnaise : « La Bête, déjà grièvement blessée, a été mortellement atteinte par le vote de la Chambre, après une battue générale organisée par tous les honnêtes gens » . ( La Croix de l'Aveyron, 22-1-1905 )

Le ministère Rouvier qui lui succède fut accueilli avec réserve tant par les cléricaux que par les radicaux qui le trouvèrent plutôt « faiblard au point de vue républicain » (Courrier de l'Aveyron, 21-1-1905)

Il poursuivit pourtant la tâche puisqu'un projet de loi de Séparation fut déposé sur le bureau de l'Assemblée. La discussion devant la Chambre s'ouvrit le 21 mars 1905 ; le vote du projet, par 341 voix contre 233, intervint le 3 juillet 1905. Après avoir été ratifié par le Sénat, il devint loi du 9 décembre 1905.

-  La loi et la presse cléricale en Aveyron :

Cette presse était celle qui avait le plus d'influence dans le département et qui bénéficiait des plus forts tirages : le quotidien, L'Union catholique , dirigé par le combatif abbé Touzery était (et reste, durant toute la durée de la IIIème République) le journal le plus lu dans les villes et les bourgs. Quant aux populations rurales, elles étaient plus attirées , par manque de temps, par la Croix de l'Aveyron , qui n'était que son prolongement hebdomadaire. Distribuée le dimanche aux portes des églises, la Croix bénéficiait d'une audience considérable. Les tirages annoncés pour 1905 attestaient son succès : de 18 200 en janvier, ils passèrent à 18 600 à la fin de l'année. Aucun journal radical ne pouvait prétendre à un tel résultat.

Quant à la presse cléricale d'arrondissement, elle jouait un rôle d'appoint non négligeable.

Cette suprématie ne pouvait qu'être lourde en conséquences. Les populations rurales ne connurent de la loi que ce que la Croix et leur curé voulurent bien en dire.

Pourtant, au début, l'accueil du projet de loi fut plutôt modéré. Celui-ci fut en effet qualifié de « moins mauvais qu'on ait fait et s'il ne contenait des restrictions regrettables (…) serait même un des moins mauvais qu'on puisse faire sur un sujet où on ne peut en faire de bon ». (Aveyron républicain, 1 er mars 1905).

« La Séparation est la porte ouverte à la liberté (…) Vous voulez la Séparation ? Allez-y Messieurs ! » .(Union catholique, 19-20 mars 1905)
Mais à partir d'Avril 1905, on ne publia pratiquement plus d'appréciations de ce genre : l'échéance électorale de mai 1906 commandait en effet de noircir l'image de la loi afin de faire de la Séparation le cheval de bataille clérical comme l'avait été, en 1902, la loi sur les congrégations. Cette loi, loin d'être appliquée de façon littérale comme l'avaient promis tous les candidats radicaux aveyronnais, l'avait été dans toute sa rigueur, ce qui fut maintes fois invoqué : « A entendre les radicaux, on croirait que la loi est uniquement faite dans l'intérêt de la religion catholique tout comme jadis la loi de 1901 était faite, d'après eux, dans l'intérêt des congrégations. Notre devoir est de réfuter leurs mensonges » . (La Croix, 14-5-1905) 
La Croix dénonça même ceux « qui travaillaient avec acharnement à la déchristianisation de la France depuis 30 ans » . (La Croix, 9-7-1905 )

L'empressement mis par les députés à voter cette loi alors que beaucoup d'entre eux, c'était le cas des radicaux, n'avaient pas inscrit la Séparation à leur programme et s'étaient même prononcés en faveur du maintien du Concordat, fut également un des éléments majeurs sur lequel on fit porter la controverse. On suspecta les raisons qui avaient pu les pousser à prendre ainsi position aussi rapidement. On leur reprocha d'avoir eu peur du verdict populaire si la campagne électorale prochaine avait porté sur ce sujet. Aussi, il ne devait pas y avoir un seul catholique digne de ce nom qui ne repousse cette loi : « Ils ne peuvent plus prétendre aux suffrages d'électeurs profondément attachés à cette vieille foi chrétienne que tous les efforts de la secte maçonnique tend à diminuer ou à anéantir. » (La Croix, 1-10-1905).

La dénonciation se fait de plus en plus virulente : « C'est un crime national qui tombe sous le coup de la justice de Dieu qui peut expier notre apostasie par les plus terribles châtiments » .(La Croix, 14-7-1905).

D'autre part, des campagnes de pétitions contre la loi furent lancées par l' Union catholique qui se vante d'avoir recueilli 50 000 signatures. (Union catholique, 9-8-1905)
Enfin, la Séparation fut présentée comme un « véritable péril national » devant déchaîner à coup sûr une guerre religieuse. (La Croix, 7-8-1905).

-  Les radicaux face à la loi

Les moyens de diffusion des idées radicales étaient sans commune mesure avec ceux dont disposaient leurs adversaires : l'édition régionale de La Dépêche de Toulouse avait quelques fidèles abonnés dans le Bassin houiller surtout. Le Courrier de l'Aveyron , journal radical le plus important du département, avait essayé de gagner les campagnes en publiant une édition hebdomadaire dont le tirage n'atteignait guère plus de 3 500 exemplaires. L'action du clergé avait d'ailleurs largement contribué à limiter sa diffusion : « Prônes en chaire, refus de sacrement à nos vendeurs, excommunications et menaces à nos électeurs, rien n'a été épargné » constatait un journaliste radical .( Le Courrier de l'Aveyron, 2-4-1905).

Les radicaux devaient pourtant se mobiliser contre l'élévation importante des politiciens cléricaux et par là de leur électorat. Les radicaux étaient en effet fort conscients du fait que, dans l'Aveyron, l'esprit public n'était pas préparé à la Séparation. Les commentaires que fit à ce sujet Louis Lacombe lors d'une intervention à la chambre, sont à ce sujet, intéressants (6-4-1905). Il se présente comme le « représentant d'une circonscription où l'idée de la Séparation n'était pas encore mûre et qui allait cependant voter la loi. (…) Fallait-il faire appel à l'ancien état d'esprit de nos électeurs dont l'atavisme cultuel nous est connu ou, au contraire, nous inspirant de notre devoir supérieur, affranchir la conscience catholique, même contre les catholiques ? Nous prenons courageusement la responsabilité de notre vote. Les électeurs nous jugeront. » (Le Courrier, 9-4-1905).

Cette déclaration reflétait bien la position inconfortable dans laquelle se trouvaient ces députés qui étaient représentants à la fois de communes urbaines à tendance radicale-socialiste et de communes rurales en majorité cléricales, et qui avaient dû atténuer pour ces dernières leur programme religieux. Il était difficile en cette délicate matière de contenter une partie de son électorat sans mécontenter l'autre. L'attitude des trois députés radicaux aveyronnais lors d'une séance du Conseil Général en mai 1905 illustre bien ce choix difficile. Le conseil, par 21 voix contre 1 et 12 abstentions, émit le vœu que le Parlement abandonnât la discussion du projet de Séparation. Les trois radicaux s'abstinrent lors du vote alors que trois mois plus tard, ils faisaient partie de la majorité de la Chambre qui l'approuve. L'explication de cette attitude peut se trouver dans le fait que, à Rodez, les séances du Conseil Général se tenaient au milieu même des électeurs. Une prise de position trop affirmée pouvait donc y être très compromettante.

Les radicaux avaient donc conscience du danger et le rédacteur du Courrier le dénonce ainsi : « La Séparation étant posée devant le corps électoral lors des prochaines élections législatives, mon sentiment le plus sincère est que, si, par une propagande ardente de tous les instants, on ne ramène pas les timides et les hésitants, le parti radical sera infailliblement brisé ».(Le Courrier, 4-3-1905).

La position défensive à laquelle les acculèrent les cléricaux n'était guère favorable. Pourtant, ils déclarent : « La loi de Séparation est une loi de liberté ». (Le Courrier, 14-7-1905 ).

Louis Lacombe analysait fort bien ce que pouvait être l'état d'esprit des populations rurales lorsqu'il écrivait : « La Séparation préoccupe le paysan beaucoup plus qu'elle ne l'agite, parce qu'il se trouve en face d'une chose mal définie et qu'il connaît confusément. L'incertitude de l'avenir l'inquiète : il sait qu'on a démoli quelque chose, mais on ne lui a pas dit clairement ce que sera le régime de demain ».(Le Courrier, 19-8-1905).

Le problème paraissait même ne pas passionner les ruraux qui « ne prête(nt) qu'une attention assez distraite à nos luttes politiques » . (7-4-1905)
Une certaine agitation eut lieu durant les mois de mai et juin, durant lesquels les listes de pétition recueillirent plusieurs milliers de signatures, puis le calme revint rapidement . « Indifférence apparente » , affirme la Croix . Pourtant, rien ne laissait présager les violentes manifestations qui allaient troubler les inventaires.

3) La résistance aux inventaires : mouvement spontané ou agitation politique ?

-  L'influence de la presse cléricale :

Les colonnes des journaux cléricaux furent remplis d'effroyables récits d'inventaires qui ne pouvaient s'effectuer qu'à coups de crosses de fusil, de plat de sabre, de passage à tabac. Les articles duProgrès de Villefranche, journal du député conservateur Cibiel, ont sur ce point, valeur d'exemples : ce ne fut qu'  « odieuses profanations, églises souillées, scènes ignobles de pillage et d'incendie » . La presse cléricale, en glorifiant les actes de résistance, contribua pour beaucoup à l'agitation.

-  L'action du clergé :

La combativité du clergé aveyronnais se trouva accrue par la nomination de Marie Charles du Pont, comte de Ligonnès en tant qu'évêque. Neveu de Lamartine par sa mère, il était très estimé dans l'Aveyron. Il était connu pour ses options politiques monarchistes. Cette nomination ne put qu'accroître la détermination de certains prêtres à résister à la loi. En effet, bien souvent, les prêtres eux-mêmes, exhortaient les paroissiens à la résistance. Le prêtre de Saint-Izaire regretta même que l'inventaire ne se soit pas terminé « d'une façon tragique qui aurait produit le plus grand bien à la cause religieuse » (AD 27 V 4
Dans de nombreuses paroisses, les prêtres se prêtèrent en outre, un appui mutuel.

-  Le rôle des notables

Pour des populations rurales isolées, traditionnellement soumises à l'influence du clergé et à celle des gros propriétaires fonciers, les prises de position de ces derniers jouèrent également un rôle important. Les notables municipaux prirent souvent ouvertement le parti de la résistance. A Morlhon, la baronne Dufau, la générale de Butler sa fille et son neveu , « tous ardemment royalistes »étaient à la tête des paroissiens. (AD 11 M 4-7)

On peut penser que l'action du député Cibiel et de sa femme fut décisive dans tout le canton de Villefranche où aucun inventaire d'église ne put avoir lieu.

-  Les populations rurales

Les populations rurales ne pouvaient qu'avoir été inquiétés par l'image déformée qu'avait donnée de la loi la presse cléricale. Leur suspicion avait d'ailleurs été mise en éveil par le sort réservé aux congrégations quelques années auparavant. Ce n'était plus la vie religieuse qui était menacée, c'était la vie sociale même qui gravitait autour de la paroisse. Pour les paysans isolés, les rites cultuels constituaient un lien social. La paroisse représentait à la fois des « traditions séculaires, des souvenirs aimés et respectables, des habitudes profondément entrées dans les mœurs. Après une semaine de dur labeur, c'est là que les paysans se réunissent pour s'y délasser, ou y traiter leurs affaires après les offices. » (Aveyron républicain, 3-2-1906).

Les paysans étaient attachés à leur église où ils avaient leur place traditionnelle, à leur cimetière où reposaient leurs morts. Il est cependant un fait que l'on ne doit pas perdre de vue : si beaucoup d'inventaires ne purent être effectués dans l'Aveyron, 54 % purent l'être.

Les élections de 1906 étant proches, l'aspect politique revêtu par les manifestations ne doit pas non plus être négligé. La loi de Séparation ne constitua finalement pas un facteur aussi décisif que la gauche le redoutait. Elle n'exerça une influence déterminante que dans les cantons qui étaient déjà acquis aux candidats cléricaux en renforçant leur majorité. Les radicaux n'avaient donc qu'assez peu de raisons d'être déçus. Les résultats furent honorables en raison du climat dans lequel s'était effectuée la campagne électorale et des thèmes qui y avaient été agités. Ainsi, par son verdict, la France avait en quelque sorte ratifié la loi de Séparation. Les derniers inventaires se firent d'ailleurs sans grande difficulté ce qui fit dire au Préfet :  « L'attitude des fidèles n'a pas été ce que je pensais ».(Rapport au Ministre de l'Intérieur, AD 27 V 1). Ce retour au calme semble bien confirmer que les agitations précédentes étaient liées à la proximité des élections législatives.

DOCUMENTS :

-  Texte de l'affiche placardée à Morlhon par les soins de la baronne Dufau, le 26 février 1906 (AD 11 M 4-7) :

Attention ! ! !

Gare aux voleurs ! ! !

Habitants de Morlhon,

Samedi prochain 3 Mars, on viendra faire l'inventaire de notre église. Personne de vous n'ignore que cet acte est destiné à favoriser d'ici quelques mois un vol monstrueux.

Cette église que vous avez fait réparer avec votre argent, ces ornements, ces vases sacrés qui ont été achetés avec vos offrandes, le gouvernement de voleurs qui domine la France veut en faire l'inventaire pour être sûr que rien ne lui échappera le jour de la confiscation.

Habitants de Morlhon, vous ne permettrez pas cet acte inique ! ! !

Dans toute la France, à Paris, à Toulouse, à Montpellier, dans les campagnes, les catholiques se sont opposés à cet inventaire. Enfin, avant-hier, à Villefranche, les voleurs à la solde du gouvernement n'ont même pas osé venir lorsqu'ils ont vu que les paroissiens de Notre-Dame ne leur permettraient pas d'entrer dans leur sanctuaire.

Habitants de Morlhon, vous ne voudrez pas être inférieurs aux Parisiens, inférieurs à tout le reste de la France, et samedi matin, vous serez tous là pour arrêter les voleurs ! ! !

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