Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le loup, la fouace et le cabretaïre

16 Octobre 2015 , Rédigé par Gite aveyron l'oustal de saint juéry Publié dans #CONTES et LEGENDES

Le loup, la fouace et le cabretaïre

Cette histoire, qui possède de nombreuses versions, nous a été racontée par les petits-enfants de Jean Rascalou qui la tenaient de leur grand-père. « Cela se passait durant l’automne 1919. Depuis un an environ, Jean Rascalou était entré au »pays » et avait repris ses fonctions de facteur à Saint-Côme-d’Olt où il résidait avec sa famille après l’intermède de la Grande Guerre…

« En ce temps-là, les moyens de transport étaient rares, et les distances se parcouraient le plus souvent à pied. Sa notoriété de « cabretaïre » était depuis longtemps établie, aussi était-il fréquemment invité à venir animer, qui un bal, qui une noce ou plus simplement une veillée aux « rascals » (châtaignes).

« Cette fois, il revenait à pied en pleine nuit de « faire danser » une noce et, pour le remercier, on lui avait donné une grosse fouace. C’était la coutume de payer plutôt en nature, car les gens à l’époque n’étaient pas riches. Le plus souvent, il se produisait pour le plaisir et …gratuitement.

« Finalement, c’est encombré de ses pieds de cabrette, de l’outre, de son soufflet et des « esquilles » qu’il avait installés plus ou moins bien sur ses larges épaules, tout en maintenant fermement le tissu qui protégeait la fouace accrochée à son bras, qu’il entreprit, ainsi équipé, de regagner son logis. Il emprunta le sentier qui constituait un raccourci, mais il devait traverser une partie de la forêt de l’Aubrac sur quatre ou cinq kilomètres. La nuit était belle. De temps en temps, la lune jouait à cache-cache avec les nuages et s’amusait à décorer, par intermittence, les sapins d’un scintillement du plus bel effet. Et voici ce qu’il raconta.

Un bruit dans la nuit

« J’étais content. Les gens que je venais de quitter étaient heureux. Le cadeau qu’ils m’avaient fait me remplissait d’allégresses à la pensée que ma femme Maria, ma fille Henriette et petit Louis allaient déguster ce qui, pour eux, était un véritable gâteau. J’imaginais mon tout petit avec ses beaux yeux bleus pétillants de malice et ma fillette, si câline, m’embrassant tendrement. A cette idée, je pressais le pas. Il y avait à peine vingt minutes que je marchais quand, soudain, j’ai eu l’impression d’être suivi. Je m’en continuais pas moins ma route lorsqu’un craquement de brindilles me fait dresser l’oreille. Je m’arrêtais un instant, essayant d’identifier la cause de ce bruit. Oh !...Ce doit être une biche… un renard ou un blaireau… pensais-je. Qui cela pouvait-il être, à cette heure avancée de la nuit ? Je repris mon chemin. Quelques minutes plus tard, les bruits se firent plus précis, plus proches. Je m’arrêtais à nouveau… plus rien… je reprenais ma course. Des crissements se reproduisirent sur ma droite et derrière moi. Tandis que l’inquiétude commençait à m’envahir, je distinguais deux petits points lumineux rapprochés qui se déplaçaient à bonne hauteur, à quelques mètres devant moi, à droite. Derrière, j’entendais le pas feutré d’un animal. Mon sang se glaça. Je venais de comprendre que j’étais suivi par des loups…

Loup, y es-tu ?

« Bon… pas de panique… je savais que ces bêtes attaquaient rarement l’homme… mais ! … Dans cette situation, il ne fallait pas que je trébuche. Pour plus d’assurance, je m’armais d’une grosse branche qui gisait sur le bord du chemin au cas où… Combien étaient-ils ? Deux, trois, quatre, je ne savais pas et cela ajoutait à mon angoisse. Je n’étais pas de naturel peureux. A 35 ans, doté d’une forte constitution, j’en avais fait plier plus d’un. Tandis que j’évaluais mes forces et mes chances, une masse sombre traversa le sentier. Près de moi, à l’arrière, d’autres suivaient. L’étau se resserrait. Leur stratégie de mort était en place. J’étais un rescapé de quatre ans de guerre, je n’allais pas me faire dévorer… là… par ces trois ou quatre bêtes affamées. Alors l’idée me vint de leur distribuer par petit bout ma fouace. J’espérais les maintenir à distance. Je compris, à la vitesse où mes portions étaient englouties, que ma pâtisserie n’allait pas durer longtemps. Prudemment, j’allongeais le pas afin de sortir au plus vite de cette forêt. Mais ce qui devait arriver, arriva. Plus de munitions de bouche.

Le loup n’aime pas la cabrette!

« Enhardis par mes distributions de nourriture, ils se rapprochaient de plus en plus. J’entendais leur souffle. Alors, pour la première fois de ma vie, une peur viscérale me noua le creux de l’estomac. Je pressentais l’imminence de l’attaque par un ennemi invisible. Pendant quelques minutes, je ne savais vraiment plus quoi faire. Puis, brusquement, une idée que je qualifierais de génie ou inspirée par… je ne sais qui ? m’indiqua ma réaction. Je pris prestement ma cabrette, installais tant bien que mal l’équipement et me mis à en jouer le plus fort possible. Et…miracle ! le bruit intempestif de mon instrument, qui résonnait dans la forêt à des kilomètres, les fît fuir. Mais, toujours pas très rassuré, je continuais mes mélodies jusqu’à ce que je quitte enfin la forêt. Bientôt, je distinguais le fameux clocher, en vrille, de Saint-Côme. J’étais arrivé. Cependant, une certaine mélancolie s’installa dans mon esprit. Pourquoi n’ai-je pas pensé dès le début à jouer plutôt que de leur distribuer la fouace, privant ainsi ma femme et mes enfants de cette délicieuse friandise ? Au récit de cette aventure, j’espère qu’ils me pardonneront ! »

En Rouergue, il semble que les derniers loups aient vécu sur l’Aubrac et dans les Palanges aux alentours de 1900. Le 31 janvier 1951, le journal le Midi Libre montrait le « dernier loup » tué en Lozère. C’était hier…

« Le loup disparaît du paysage et, avec lui, s’évanouit toute une culture dont les Rouergats n’avaient peut-être pas une claire conscience » écrit Danièle Rives. «  Ce loup, tant et tant honni, n’était-il pas un peu le reflet d’une société patriarcale, au sein de laquelle chacun occupait sa place ? Comme dans la famille lupine, l’aÏnat figurait le dominant de la « meute », devant lequel frères et sœurs devaient se soumettre. »

L’histoire récente du loup di Larzac, dont on ne vit pourtant jamais la queue, suffit à montrer qu’il en faut peu pour réveiller à nouveau la meute et, avec elle « le cortège des effrayants souvenirs de récits de grands-mères et de recommandations maternelles ou de préceptes religieux ».

Et, même s’il n’est plus caché dans les sombres forêts, le loup reste toujours tapi quelque part, dans l’épaisseur de notre mémoire collective, et continuera longtemps à nous hanter, petits ou grands.

 

L’Aveyron secret de J-M Cosson et J-P Savignoni

Le loup, la fouace et le cabretaïre

Partager cet article

Commenter cet article