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En Cevennes et ailleurs des paysans qui se meurent film de Raymond Depardon

31 Octobre 2015 , Rédigé par Gite l'oustal de saint juéry Publié dans #PAYSANS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI

Découvrez le film annonce de La vie Moderne - un film de Raymond Depardon -

 

 

Raymond et Marcel, Privat, Cécile Rouvière, Camille Quenehen et Alain Rouvière, Marcel et Germaine Challaye, Paul Argaud, Amandine et Michel Valla, Abel, Gilberte et Daniel Jean Roy, Jean-François Pantel et Nathalie Deleuze, Monique Rouvière. 1h33.

 

Au commencement, il y a ces routes. Au bout des routes, il y a des fermes. Je reviens dans ces fermes, heureux de revoir ces hommes car, avec le temps, j'ai gagné leur confiance : au Villaret, au Pont-de-Montvert, dans les Cévennes. Nous sommes chez la famille Privat au mois de juillet. Il est 21h30, Marcel Privat rentre son troupeau de brebis."

Marcel a 88 ans et s'occupe des brebis alors que Raymond, le frère cadet, 83 ans, s'occupe des vaches. Ils travaillent au Villaret avec leur neveu Alain Rouvière qui vient de se marier avec Cécile, rencontrée par petites annonces et originaire du Pas-de-Calais. Elle a deux enfants dont Camille, 15 ans, venue vivre au Villaret avec sa maman. A la rentrée, elle ira en pension à saint Flour, à 150 kilomètres.

Raymond reconnaît que Alain a bon caractère mais "n'a pas l'âme d'un agriculteur pour notre pays : pour vivre de notre métier dans notre pays, il faut pas aimer ce travail, il faut être passionné".

Janvier sous la neige. Chez Paul Argaud à la ferme de Laval (Saint Jeures, Haute Loire). Depardon le connaît depuis 20 ans. Paul vient d'avoir 63 ans. Il assiste à la télévision à la messe de funérailles de l'abbé Pierre (26 janvier 2007). Paul est protestant, non pratiquant.

Germaine, 70 ans et Marcel, 80 ans Challaye à la ferme du Retz. Ils ont eu quatre enfants. Aucun ne reprend la ferme car il faut faucher à la main sur ces terrains en pente non rentables. Dans le hameau, il y a un voisin et des résidences secondaires. Germaine et Marcel traient leurs deux vaches qui leur reste sur les dix d'autrefois.

Amandine Valla, vient de la banlieue lyonnaise et élève ses deux enfants, Elsa et Anaïs qu'elle a avec son mari, Michel, qui travaille dans les travaux publics. Il est fils d'agriculteur. Ils sont endettés par l'achat de la maison jusqu'en 2026 et Michel doit faire les travaux lui-même. Ils ont trois chèvres et un bouc pour faire des fromages.

Le Villaret, huit heures du matin en février. Une vache, Casse-pieds, va mourir d'une mammite. Raymond est impuissant tout comme le vétérinaire de Florac. Marcel se fait aider par sa nièce Monique mais son troupeau continue de diminuer. Flash-back en 2000, lorsque Marcel avait plus de 200 brebis. Aujourd'hui, il en a une trentaine seulement croit-il. Il va dans la montagne quand il fait beau. Il rit de se lever à 9h30 le matin "c'était pas le matin ".

A Lermet à sept kilomètres du Villaret, Depardon avait filmé, il y a quelques années, Marcelle Brès, la dernière habitante de ce petit hameau. Flash-back sur 1999. Son fils venait de mourir. Elle avait confié sa ferme à deux jeunes de la région : Nathalie et Jean-François. Marcelle avait 85 ans et Sylvain quelques mois.

Aujourd'hui Jean-François nous dit qu'elle est morte à 93 ans après trois ans passés à l'hôpital de Florac. Sa maison est vide et fermée. Ils sont les seuls habitants de Lermet. Jean-François a 40 vaches Aubrac, des veaux, broutards et génisses. Ils se font construire une nouvelle maison, le fils va à l'école de Pont Mauvert. Il veut faire le métier de son père ; "ça n'existera plus", s'exclament ses parents.

Au mois d'avril, au bout d'une petite route sans issue, la ferme de la famille Jean Roy. Il y a vingt ans, Depardon y avait faits des photos pour Le Pèlerin et avait connu Abel Jean Roy. Il était aussi allé voir après son accident de tracteur. Son fils Daniel reprend l'exploitation, le seul des trois garçons et trois filles à ne pas être parti. La retraite d'agriculteur est maigre. Daniel préfère faire de l'entretien dans une auberge, travailler chez les autres dans les jardins. Il ne veut pas être son propre chef, le matériel coûte cher à racheter.

Mois de juin, le maire de Rochepaul a téléphoné. Marcel et Germaine Challaye ont vendu leurs deux vaches. Leur reste deux chèvres.

Amandine Valla renonce à élever des chèvres. Il n'y aura pas de toit pour la grange cet hiver et les chèvres devraient rester dans l'humidité et les courants d'air.

Marcel conduit pour l'une des dernières fois sa cinquantaine de brebis dans la montagne : "c'est la fin, il n'y aura plus personne pour les garder. Il faudra les vendre".

Raymond : "Je l'ai souvent répété dans notre métier d'agriculteur dans les régions accidentées, il ne faut pas aimer son métier, il faut être passionné. Les animaux il y a que ça qui compte. On ne peut planter ni vigne, ni blé."

Cécile est contente, téléphone à sa mère et n'obéit pas aux oncles. Camille reprendra après Alain lorsqu'elle aura fait sa seconde professionnelle : deux ans de BEPA puis deux ans de bac pro.

Marcel est mutique : il ne fait pas la tête, il n'entend pas. Il n'aura plus la force de sortir son troupeau de brebis c'est son frère Raymond qui le remplace.

"18 heures en automne, la plus belle heure à la plus belle saison. En haut du col vous allez voir Raymond qui s'attache à sa passion de toujours vouloir mieux faire. Il sait que je reviendrai, il sait que je n'ai plus peur de dire mon attachement aux gens du Villaret..."

Le film est dédié à la mémoire de Marcelle et Louis Brès, rencontrés lors des deux premiers volets de cette trilogie intitulée Profils paysans. Et le film semble bien tendu par les liens d'amitiés qui unissent Depardon à ces gens d'Ardèche, Haute Loire, Haute Saône et Lozère qui, s'il n'était pas monté à Paris pour devenir photographe, auraient pu être sa famille.

Depardon ne donne jamais l'impression de soumettre ses interlocuteurs à un interrogatoire. Il enregistre leurs paroles ou leurs silences dans un cadre fixe et tranquille qui les magnifie sans verser dans l'esthétisme ou le maniérisme. La caméra Pénélope Aaton 35 mm de Jean-Pierre Beauviala, légère et permettant le format scope, y est certainement pour beaucoup. Elle permet de garder dans le même cadre deux ou trois personnages ou de capter la somptueuse lumière des Cévennes.

Si le film s'intitule la vie moderne c'est probablement pour dire l'hommage que Depardon rend aux anciens qui la supporte alors qu'elle ne leur est pas favorable. Le sentiment élégiaque de la disparition domine en effet avec L'Elégie opus 24 et La Pavane pour Orchestre de Gabriel Fauré que l'on entend surtout sur les images des parcours en voiture qui conduisent Raymond Depardon et Claudine Nougaret dans les quatre départements des Cévennes à la rencontre de ces paysans qui probablement ne trouveront pas de successeurs. La mort est aussi présente dans le flash-back qui mesure les effets du temps entre 2000 (extrait de Profils paysans : le quotidien) et juillet 2007.

Mais cette même utilisation du flash-back, cette fois pourtant pour évoquer la disparition Marcelle Brès, vient suggérer la possibilité d'un fragile espoir. Après l'extrait de Profils paysans : l'approche où Marcelle Brès confie sa ferme à Nathalie et Jean-François, deux jeunes de la région, Depardon monte le plan d'aujourd'hui où ne figure d'abord que Nathalie et Jean-François dans la même position qu'alors avec pareillement un bébé dans les bras. Puis la caméra panote légèrement et vient cadrer, à la place où fut autrefois Marcelle, le jeune bébé d'alors, un garçonnet qui dit vouloir reprendre la ferme de son père une fois grand.

Jean-Luc Lacuve le 05/05/2009

Localisation du Pont-de-Montvert, vallon du Villaret
 
En Cevennes et ailleurs des paysans qui se meurent film de Raymond Depardon

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