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Les brigands du Bourg et Jean Grin l’homme-bête

20 Novembre 2015 , Rédigé par Gite l'oustal de saint juéry Publié dans #HISTOIRE EN AVEYRON

                      Les brigands du Bourg et Jean Grin l’homme-bête

Une étrange pluie torturait depuis sept jours le causse, faisant vomir dans leurs colliers d’argile les dolines et crachant avec rage sur de vilains rochers à la peau toute vérolée, appelés par ici, Bouc du Diable ou Pied-Bot de la Noire. Sous les violentes rafales, les buissons et les arbres se tordaient de douleur en craquant de tous leurs membres, bousculés de gauche à droite ; puis petit à petit, résignée, c’est toute la forêt qui se mettait en mouvement et s’abandonnait à cette sorte de danse macabre.

Le soir, les fermes d’Espaliès ou du Maubert s’arrêtaient de respirer. A la bergerie, les bêtes se frottaient les unes aux autres, en se chuchotant quelques vieilles prières de femmes amenées par le vent. A côté de Lanuéjols, la croix de bois, dressée au carrefour des trois chemins pour protéger les voyageurs égarés, venait de se rompre dans un bruit d’os, avant d’être emportée aussitôt par la tourmente.

Rien de ce qui pouvait vivre ici n’aurait jamais songé à sortir dans les ténèbres, où les chiens et loups se retrouvaient frères d’armes et hurlaient au Diable ou à ses suppôts…

Plus haut, au lieu-dit La Vaysse, en haut du ravin de Malbouche, taché de pins noirs et recouverts de buissons épineux aux baisers sanglants, dans l’unique bâtiment du lieu, une mèche sale mourait dans un fond d’huile de noix, faisant naître sur un morceau d’enduit de la pièce voûtée, une ombre gigantesque. Les lourds volets de bois qui ne cessaient de battre la pierre au gré du vent arrachaient à l’étrange silhouette des grognements de rage ou peut-être de joie, tandis qu’une épaisse main un peu maladroite découpait des morceaux de langue fumée.

Sans cou, une tête écrasée par une lourde forêt de cheveux roux, des dents désordonnées dans une bouche en fer à cheval, sans oublier deux petits yeux sans cesse en mouvement, voici à quoi ressemblait l’unique habitant de ce coin oublié du causse Noir.

Il s’appelait Jean Valdou, dit Jean Grin, et tous ceux qui avait croisé autrefois son regard, au détour d’une sente, chuchotaient la même chose : « Des yeux rouges, très rouges, qui semblaient à ceux d’un loup ou d’une espèce de hyène. » 

Pourtant, Jean Grin n’avait pas toujours vécu comme une bête, tapie au fond de sa tanière, avec comme unique voisine une mer agitée de ronces et d’orties.

Autrefois, il était installé comme paysan à Veyreau, mais le pénible travail sur les Causses, pays où la pierre dicte sa loi, ajouté à d’affreuses douleurs dans le dos, l’avait peu à peu rendu méchant, agressif.

De violentes querelles avec les gens du pays se multipliaient, et progressivement les cafetiers lui refusèrent l’accès de leurs estaminets. Alors Jean Grin menaçait de représailles, brandissait le poing ou même jouait du couteau dans les bagarres.

Un soir, alors que les habitants se réunissaient pour se débarrasser de ce « nuisible », Jean Grin disparut en leur abandonnait sa vieille ferme et quelques terres dévorées par les pierres. Le village tout entier fut soulagé et l’on organisa même une fête pour célébrer l’évènement, après avoir prudemment cloué les portes et les volets de la maison du « monstre ».

Quant au devenir de Jean Grin dans cette nature sauvage, nul ne s’en souciait. « Qu’il aille au Diable ! », criait-on fièrement dans les cafés ou sur les marchés. Jean Grin les écouta, car il s’il n’alla pas directement chez le Malin, il se jura, en serrant les poings, de montrer à tout le pays qu’il pouvait ressembler au Diable comme deux gouttes de sang…

Après avoir erré quelques jours autour du cirque de Madasse, il choisit de s’enfoncer dans une de ces profondes ravines, jalousement gardées par une armée de buissons teigneux, où des buis centenaires enterrent sous leurs immortelles frondaisons quelques bêtes crevées près de monstrueuses souches soulevées de terre par les orages. Du sentier, l’œil n’aperçoit qu’une coulée de verdure profonde et, comme alors des hordes de loups haletants suivaient encore les bergers ou les brebis attardées, personne n’osait se risquer dans ces sombres refuges à demi-souterrains.

Jean Grin découvrit alors, appuyée à des quartiers de roches en partie écroulées, sa tour des Enfers : un ancien four à chaux et une ruine dont la pièce unique bâtie en voûte, résistait toujours aux assauts de la nature. Au-dessus, un lourd manteau de lierre tenait lieu de chaume, masquant la bâtisse dans les pinèdes qui l’enserraient étroitement.

Une lucarne, toujours debout sur ses jambes de calcaire, permettait de surveiller le ravin qui s’ouvrait devant elle. Sous l’auvent d’une cheminée de pierres, s’arrondissait un petit four, jadis utilisé par les chauffourniers pour cuire leur pain. Proche, l’eau de suintement des falaises formait dans les érosions de la pierre, de minuscules bassins toujours renouvelés. C’est la désormais que survivait Jean Grin, banni du genre humain et se nourrissant avec la sauvagerie d’un fauve, tantôt en égorgeant une brebis égarée, tantôt en tuant d’un coup d’épieu un gros marcassin…

Mais quand le gibier se faisait plus rare ou que sa réserve d’eau tarissait, Jean Grin s’aventurait loin de son repère, après avoir longuement scruté la campagne et humé le vent, pour arriver au-delà de l’aven de la Bresse, près du rocher sculpté par les ciseaux du Diable, telle une énorme canine dressée vers le ciel.

Là, il retrouvait de vieilles connaissances comme les Pourquery, Bastide ou Souldo dit Meilloux, surnommés tristement dans le pays les brigands du Bourg. Un groupe d’hommes, qui avaient, au début de l’an 1793, suivi le notaire de Nasbinals, Charrier, dans son « épopée » contre-révolutionnaire, avant qu’il ne finisse la tête tranchée, le 17 juillet de la même année, place du Bourg, à Rodez. Depuis, ils n’avaient pas lâché leurs armes et menaçaient de mort les gros propriétaires fonciers de la région qui avaient le malheur de ne pas obéir à leurs ordres, leur promettant la vie sauve moyennant argent, gâteaux et aussi liqueurs !

Terrorisés, les gens du pays préféraient sauvegarder leurs biens en donnant un tribut aux brigands, une sorte de contribution forcée, pour avoir la paix et se soustraire ainsi à une terrible vengeance.

Jean Grin, lui, louait donc ses services en échange de quelques pièces, bijoux ou nourritures, participant avec toute sa férocité à persécuter ou anéantir tous ceux qui lui avaient manqué de respect du temps où il n’était qu’un pauvre paysan.

Son œuvre de vengeance était désormais en marche, il y employait toute son énergie…

Une de leur dernières sorties, particulièrement violente avait attisé le sentiment de terreur dans toutes les fermes du causse. C’était en mars 1796, à Campis, dans un hameau isolé, proche de Meyrueis, en bordure du chemin qui relie le mont Aigoual aux gorges de la Jonte. Les brigands du Bourg s’étaient séparés ce soir-là en deux groupes : le premier, composé de cinq vauriens positionnés à l’extérieur, surveillait les voies d’accès à la maison des Poujol, propriétaires fonciers, connus pour leurs sentiments républicains et leurs biens ! Le second, commandé par Jean Grin, entra dans la maison, après avoir au préalable assommé à coups de pierres les employés, occupés aux travaux du soir, dans les nombreuses dépendances.

Une fois dedans, sans perdre de temps, ils jetèrent Pierre Poujol sur les larges dalles près de la cheminée et le forcèrent, couteau et pistolet sur la gorge, à leur livrer l’argent, les assignats, le linge, les bijoux et tout le reste ! Mais celui-ci, refusant d’obéir à ce ramassis de canailles, assura, sans baisser les yeux, qu’il n’avait pas peur de mourir et qu’il ne dirait rien.

Jean Grin bouillonnait, il l’aurait bien percé, le Poujol, d’un coup de stylet rouillé, mais ils auraient perdu un temps précieux à fouiller de fond en comble l’imposante maison.

Soudain, après avoir tourné dans tous les sens, ses yeux s’immobilisèrent brusquement sur la cheminée. Il vit l’âtre, dont les cendres incandescentes avaient la même intensité que son regard. Jean grin s’empara alors d’une petite pelle posée contre un coffre et la fit disparaître sous les braises, en poussant un petit cri de joie. Grin questionna une dernière fois le malheureux Poujol. Sans résultat. Alors sa femme, visage blême, surveillée par un des frères Souldo, fut conduite par les cheveux au bord de l’âtre, puis couchée au sol et maintenue par un Jean Grin devenu fou. D’une main ferme, il saisit la pelle chauffée à blanc et la lui appliqua sur la joue. Elle hurla avant de s’effondrer aux pieds de ses tortionnaires. Son mari s’agenouilla et se mit à pleurer comme un enfant, jurant qu’il allait tout dire et tout donner…

Dehors plusieurs voisin, alertés par les cris, s’étaient réunis torche à la main pour porter secours aux Poujol, mais les brigands, embusqués derrière des murets, avaient ouvert le feu et blessé les premiers qui approchèrent. La bande à Jean Grin, butin sur l’épaule, disparut dans la nuit.

Dès lors, les nuits et les jours de tempête devinrent cauchemars dans tout le pays. On voyait Jean Grin partout, grimaçant derrière chaque arbre avec sa pelle rougie aux forges de l’enfer.

Jean Grin, quant à lui, retrouva son « trou » en toute tranquillité, après son dernier forfait, et se fit un moment oublier dans la région, en suspendant toute sortie avec ses compagnons…

 

L’Aveyron secret J-M. Cosson et J-P. Savignoni

Les brigands du Bourg et Jean Grin l’homme-bête

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